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WINTER SLEEP

6
Palme académique

Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements…

L’hiver en été

La Palme d’or 2014 se mérite. Comprenez par là que, oui, il faut en vouloir pour se plonger, en plein mois d’août, 3h16 durant, dans ce huis-clos existentialiste au cœur de l’hiver anatolien. Pour autant, dire que Winter Sleep ne mérite pas sa récompense serait faux. Car il émane du film une très grande qualité cinématographique. Dans son écriture déjà. Si le scénario n’est pas sans défaut (nous y reviendrons plus loin), difficile de ne pas saluer la double plume de Nuri Bilge et Ebru Ceylan, tant chaque scène et chaque dialogue semblent avoir été réfléchis avec minutie, et tant les personnages sont dépeints avec beaucoup de justesse. Une grande partie de la réussite revient d’ailleurs aussi aux comédiens, qui arrivent à transcender cette partition, à la jouer sans aucune fausse note. Haluk Bilginer, notamment, subjugue dans le rôle d’Aydin, retraité aisé et satisfait qui aime à refaire le monde à travers quelques articles dans la presse locale, mais dont la vie va être chamboulée par un simple caillou. Tantôt exaspérant, tantôt touchant, Haluk Bilginer dévoile insidieusement les tréfonds de l’âme de son personnage et le fait évoluer avec une subtilité rare. Une autre mention spéciale peut être décernée à Melisa Sözen, d’une délicatesse pleine de force, et qui vous bouleverse presque à chacune de ses apparitions.

Winter Sleep fascine aussi par sa mise en scène. Dans sa façon de placer son action dans la grandeur de la nature anatolienne, mais à toujours la resserrer dans des huis-clos, à l’image de son personnage principal, renfermé sur lui-même dans l’immensité du monde qui l’entoure. Ou dans sa façon encore d’opposer le froid de l’hiver à la chaleur des intérieurs et des coins du feu, comme s’opposent dans le film les classes sociales. Les joutes verbales sont également bien menées, grâce à des plans parfaitement pensés et à un montage discret. Mais finalement, c’est en dehors des séquences de dialogues que Nuri Bilge Ceylan livre ses plus belles scènes. Lorsqu’un enfant s’évanouit sous le joug de la pression sociale. Lorsque des chevaux galopent, libres, dans l’immensité d’une plaine. Lorsqu’Aydin se retrouve seul dans les extérieurs glaçants de l’Anatolie, et où l’on ressent toute la remise en question qui se fait en lui (voir la séquence de la libération du cheval, ou encore celle sur la voie ferrée).

Mais, car « mais » il y a, Nuri Bilge Ceylan en fait peut-être justement un peu trop. La question se pose dès la première grande séquence de dialogue, qui donne rapidement l’impression d’être un simple effet de style. La forme y est mais le fond, lui, semble se répéter pendant tout le temps que dure la joute verbale. De la digression à l’état pur, qui vient réellement parasiter l’ensemble, les dialogues se succédant à un rythme tel que le spectateur peine souvent à reprendre son souffle. Nuri Bilge Ceylan enchaine ainsi, à quelques rares moments de répit près, les longues séquences de discussions avec parfois, qui plus est, un manque de cohérence. Le film s’inspire de trois nouvelles de Tchekhov, et cet assemblage se ressent à l’écran. Ainsi, la remise en question d’Aydin se fait à travers la complexité de ses rapports familiaux et amoureux, l’engrenage d’un conflit social ou encore plusieurs débats philosophiques et politiques. Un trop-plein de thématiques, parfois grossièrement reliées les unes aux autres, et auxquelles, par ailleurs, Nuri Bilge Ceylan n’apporte pas de nouveaux éclaircissements que d’autres n’aient déjà fait avant lui.

De part sa très grande maîtrise cinématographique, on comprend aisément comment Winter Sleep a su séduire Jane Campion et son jury, mais on aurait peut-être préféré une Palme plus audacieuse qu’académique.

La fiche
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WINTER SLEEP
Réalisé par Nuri Bilge Ceylan
Avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ…
Turquie – Drame
6 Août 2014
Durée : 196 min




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TIMBUKTU | Critique du filmMOMMY | LE BLEU DU MIROIR | DE FILMS EN AIGUILLES : CRITIQUES CINEMAChonchonAelezig Auteurs de commentaires récents
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ChonchonAelezig
Invité
Les critiques sont bonnes un peu partout, mais ça ne m’emballe pas et d’après ce que tu dis, j’ai l’impression que je vais trouver ça un peu barbant…
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[…] jury présidé par Jane Campion lui a préféré Winter Sleep, un film fleuve (196 minutes, une durée que le cinéaste québécois n’aurait pas reniée) […]
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[…] Timbuktu avait pourtant l’étoffe pour la récompense suprême – finalement attribuée à Winter Sleep. Passons sur cet « oubli » du jury de Jane Campion et revenons à l’essence même de ce film […]