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VIRGIN SUICIDES | La Bobinette Flingueuse

La Bobinette flingueuse est un cycle cinématographique ayant pour réflexion le féminisme, sous forme thématique, par le prisme du 7e art. À travers des œuvres réalisées par des femmes ou portant à l’écran des personnages féminins, la Bobinette flingueuse entend flinguer la loi de Moff et ses clichés, exploser le plafond de verre du grand écran et explorer les différentes notions de la féminité. À ce titre, et ne se refusant rien, la Bobinette flingueuse abordera à l’occasion la notion de genre afin de mettre en parallèle le traitement de la féminité et de la masculinité à l’écran. Une invitation queer qui prolonge les aspirations d’empowerment de la Bobinette flingueuse.

L’adolescente, écran de fantasmes

Sorti en 1999 et adapté du roman de Jeffrey Eugenides, le premier long-métrage de Sofia Coppola est considéré comme un manifeste cinématographique sur l’adolescence middle-class américaine des années 1970. À juste titre. Cependant, réduire Virgin Suicides à un teen-movie dramatique revient à occulter tout le sexisme ordinaire révélé par le récit, à des niveaux de lecture pluriels, et qui par ses codes narratifs et esthétiques demeure un parangon de féminisme, innervé par le prisme du devenir femme de cinq sœurs, au destin tragique.

Car « On ne naît pas femme, on le devient » proclamait avec clairvoyance Simone de Beauvoir le siècle dernier. Et ce devenir-là, complexe dans sa logique intrinsèque, doit se confronter aux carcans sociétaux qui enferment la femme dans une condition « genrée » dès l’enfance. Et s’accentue à l’adolescence quand corps et esprit se développent. Une métamorphose faite de paradoxes, distillée dans une lumière nimbée de bleu dès la première minute de Virgin Suicides : devant la fenêtre de la salle de bain de la famille Lisbon s’accumulent parfums et maquillage, les outils de la sacrosainte féminité ordonnée par la publicité, et autocollants d’étoiles et de papillons ornant le rebord. Face au féminin imposé, la résistance se fait naïve. Mais ce plan va au-delà en opposant un chapelet et un vernis à ongle sanguin, signifié à la fois de la sexualité et de la mort. Le rouge devient mortuaire dans l’image suivante, le long de ce fil de couleur : la beauté se mue en chute funeste dans la baignoire où Cecilia, la cadette, flotte veines ouvertes. La première a tenté de se suicider.

En moins de deux minutes, Sofia Coppola étale les affres du passage à l’âge adulte, ceux de chaque adolescente dans ce voyage tortueux entre l’enfance et la femme. Mais cela est fait par le récit des voisins, jeunes garçons fascinés par cette sororité de cinq blondes évanescentes et inaccessibles. Objet de fantasmes, l’histoire des sœurs Lisbon expose avec subtilité le problème du sexisme bienveillant. Leurs mal-êtres ne leur appartiennent pas, elles sont dépossédées de leur chair par le masculin. La narration en voix-off par les adolescents devenus hommes semble inoffensive. Pourtant les mots sont ôtés de la bouche de Cecilia, Lux, Bonnie, Mary et Thérèse, elles sont privées de leur image devenue écran de l’imaginaire du mâle.

Cachez cette puberté que je ne saurais voir

Un idéal féminin sexualisé dès la pubescence sans tenir compte que l’adolescente soit encore une enfant. Les premières images du film se font miroir de cette puberté bousculée : avec un air innocent, Lux, la quatrième sœur au caractère rebelle incarnée par Kristen Dunst, lèche une sucette rouge ! Là encore, l’ambivalence entre la fillette et la femme se percute en une image, mais tout dépend de l’observateur – à l’instar du personnage Lolita de Stanley Kubrick. La sexualisation physique des jeunes filles dérangeant le regard collectif, à contrario de celui des garçons, la transfiguration verse ici dans l’enfantin, refusant une réalité frontale. Un aveuglement de l’hypersexualisation du corps, pourtant présente, qui met en exergue toute la perversité d’une civilisation loin d’être civilisée.

Kirsten Dunst dans Virgin Suicides

Ce sophisme, toujours bien ancré à l’orée du XXIe siècle, atteint son acmé avec le sujet tabou des menstruations. Et bien qu’évoqué rapidement – un camarade de classe invité à manger chez les Lisbon se trouve désarçonné par une pile de tampons dans les toilettes – Sofia Coppola injecte en quelques secondes toute l’hypocrisie sociétale face à la puberté féminine. Dressées tel un mur, les boîtes de tampons affirment la différenciation physiologique de l’être humain, l’une des rares, ainsi que le début de la sexualité. La barrière de tampons devient totem vertueux du naturel, néanmoins totalement étranger au regard du jeune homme. Pris sur le fait de ce voyeurisme de l’intimité, la gêne envahie le cadre à l’image de la mascarade égalitaire que les mœurs pensent nos faire avaler telles de couleuvres. On glorifie les premiers poils au menton de l’adolescent, on dissimule honteusement les premières règles de l’adolescente. Mais avec cette image furtive, la réalisatrice rétablie la balance malgré la farouche détermination de la matriarche Lisbon dans le film à cacher cette naissance du corps.

C’est ainsi que la mère rallonge les robes de ses filles pour le bal du lycée, désormais plus que quatre suite au suicide de la plus jeune. Elles apparaissent alors couvertes et immaculées dans leur drapés blancs de bonnes chrétiennes. L’enveloppe charnelle est censurée, telle L’Origine du monde de Courbet démontrant l’incroyable stabilité de la misogynie dans les esprits, et met l’accent sur l’origine d’un mal généré par un formatage du regard orchestré par à une dominance masculine.

L’origine du mal.e

Une supposée supériorité, qui fausse l’équilibre du jugement, dont Sofia Coppola se sert pour mettre en exergue cette injuste opposition. Dans Virgin Suicides, le mâle fantasmé est incarné Josh Harnett, lycéen populaire qui après une puberté salvatrice se transforme en icône ultime de la masculinité adolescente (de l’époque) : grand, cheveux luxuriant et comportement bad-ass. Trip Fontaine, nom plus évocateur, condense tous les clichés voulus par la société quant à ce que doit être un futur homme. Et aussi problématique que cela puisse être, au même titre que l’absolu féminin qui pèse sur les sœurs Lisbon, Sofia Coppola lève à nouveau le voile sur cette différence entre adolescent•e•s. Alors que Trip est vu, par tous•tes les élèves, comme l’apollon de l’école pour qui la liberté sexuelle est une évidence, les quatre sœurs ne doivent pas être dévoilées.

Une distinction de perception qui atteint une sorte de plafond de verre de la partialité avec la scène de sexe entre Trip et Lux. Suites à des ébats amoureux sur le stade de l’école après le bal, Lux se trouve seule au petit matin sur l’herbe fraîche mais surtout abandonnée à une expérience traumatisante sans explication. Et Trip de confesser, des années plus tard, ne pas savoir pourquoi il est parti. Voici l’épine dictatoriale qui nécrose l’adolescence et perdure à l’âge adulte : le Casa Nova et la dévergondée. Un acte qui vaudra l’enfermement des quatre sœurs par la mère, lobotomisée par ses idéaux religieux.

Une réaction violente et radicale qui œuvre alors à une spirale dévastatrice dans laquelle la sororité répondra par plus de violence, le suicide. Le puritanisme ambiant des années 1970 de cette petite contrée du Michigan s’en trouve ébranlé, faisant voler en éclat les codes de la soi-disant moralité pour n’avoir plus que des brisures de vie d’adolescentes écrasées par le poids de mœurs obsolètes. Pour autant, la réalisatrice ne promène pas une caméra accusatrice, elle met simplement en scène un état de fait, un constant consternant et bien souvent invisible. C’est un regard bienveillant que déroule Sofia Coppola sous forme d’avertissement.

C’est ainsi qu’après la première tentative de suicide de Cecilia au début du film, face à l’incompréhension du médecin quant à son acte, cette dernière répond : «  Vous n’avez vraisemblablement jamais été une jeune fille de 13 ans. » C’est là toute la force féministe de Virgin Suicides qui refuse que le patriarcat, adolescent comme adulte, pense pour les jeunes filles, qu’elles aient 13 ou 19 ans.

  • Pour une initiation linguistique :  Les gros mots, abécédaire joyeusement moderne du féminisme, Clarence Edgard-Rosa



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