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Thomas Vinterberg | Entretien

À l’occasion de la sortie du film Loin de la foule déchaînée, nous avons eu l’immense honneur de rencontrer le brillant cinéaste danois, Thomas Vinterberg (Festen, La Chasse), lors de son passage à Paris. Dans la petite cour intérieure de son hôtel, près d’une fontaine, presque hors du temps, nous sommes revenus sur ce projet d’adaptation littéraire alliant traditionnel et modernité. Un entretien à l’image de ce cinéaste, très prompt à plaisanter sur ce ton très scandinave, riche et passionnant.  

LBDM.fr : Votre oeuvre se caractérise essentiellement de films ayant attrait à la société moderne et à ses maux, avec une véritable liberté de propos. Pouvez-vous nous parler du choix de revenir dans le temps et d’adapter ce roman de Thomas Hardy ?

Thomas Vinterberg : En fait, je lis des scénarios pour mon agent, depuis une vingtaine d’années. Selon moi, pour être capable de se lancer dans la réalisation d’un film et tous les tracas qu’il va représenter, il faut avoir comme une réaction chimique à la lecture d’un script, presque tomber amoureux du matériau. En principe, j’écris les scénarios de mes films. Dans ce cas-là, c’est un texte qui s’est révélé à moi et qui ne m’a pas quitté. Je le trouvais particulièrement captivant. Et puis, je me retrouvais à avoir le sourire aux lèvres, avec ce sentiment de soulagement de concrétiser le travail d’un autre auteur. J’écris des films depuis vingt ans, et c’est une pression énorme. Alors, je me suis dit « Pourquoi ne pas partir du travail de quelqu’un d’autre ? ». Je ne l’avais fait qu’à une seule reprise jusqu’alors, avec Lars Von Trier pour Dear Wendy… Je choisis mes auteurs très soigneusement ! (Il sourit). Au final, je me suis laissé tenté par l’expérience de tourner un film de studio hollywoodien. Et j’y ai trouvé un certain aspect ludique. 

Soit Thomas Hardy était un visionnaire, soit la vie n’a pas réellement changé pour les femmes.

Ce n’est pas la première adaptation de ce roman de Thomas Hardy. Qu’avez-vous souhaité y apporter de nouveau ? Vous êtes vous concentré sur la dualité entre traditionnel et moderne ? 

T. V. : Un des éléments que j’avais en tête était effectivement cette dualité. Je souhaitais rester fidèle à l’univers de Thomas Hardy tout en le rendant plus contemporain. Mais plus que tout encore, je voulais y induire une impression de plausibilité en pénétrant dans la peau de ces personnages, au-delà des robes, des chevaux et de ce décorum, sonder l’âme de ces êtres humains. J’ai voulu combiner tout ça avec cette romance radicale qui rappelle les films hollywoodiens des années 50. Je désirais associer ces deux vertus. 

Bathsheba, le personnage principal incarné par Carey Mulligan, était à l’époque plutôt avant-gardiste et non-conventionnel, le livre étant lui-même plutôt en avance sur son temps. Avez-vous eu l’impression de réaliser un film à tendance féministe ?

T. V. : Oui ! À un certain degré. Il y a eu beaucoup de débats autour du fait que Thomas Hardy était féministe ou pas. Pour moi, le féminisme est un état d’esprit politique. Il était plus intéressant, selon moi, de passer au crible le personnage de cette femme, dresser son portrait et montrer ce qu’est être une femme… Mes derniers films débordaient parfois de « testostérone ». Je pense que cet auteur montrait une véritable compréhension de la femme. Il était très moderne. Il illustrait très bien leur combat intérieur qu’elles ont à mener, entre la volonté d’être forte et indépendante tout en conservant ce désir de se dévouer à un homme et devenir vulnérable. Cette combinaison peut être difficile à assumer pour de nombreuses femmes. C’est un conte universel. Cela n’a pas changé depuis 140 ans.

Son oeuvre a encore une résonance contemporaine. 

Oui, soit Thomas Hardy était un visionnaire, soit la vie n’a pas réellement changé pour les femmes. J’ai trouvé ce sujet très attirant. Mais j’ai également été très séduit par l’idée de dresser un portrait de ces hommes. Il est cruel dans sa façon de traiter ces personnages. Il est presque castrateur envers Boldwood, cet homme, noble et riche, avec une forte personnalité. Il a été complètement détruit par le destin, d’une façon brutale dans une tradition très scandinave. Oak, le berger, devient un modèle à un certain degré. On aimerait tous lui ressembler. Il représente cette combinaison très rare de l’homme qui parvient à comprendre les femmes, il est capable d’être un homme sensible, très épris, et de conserver son incroyable virilité. Ce qui parlera aussi forcément aux femmes qui verront le film… 

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Puisque vous évoquez le personnage de Matthias (Schoenaerts), il me semble que vous utilisez régulièrement dans vos films cette figure de l’homme qui courbe l’échine, qui encaisse sans broncher, jusqu’à un certain point…

T. V. : Comme le personnage de Mads Mikkelsen dans La Chasse. Oui. Vous avez probablement raison. Oak prend de nombreux coups, on a l’impression qu’il pourrait tous les tuer, mais il ne le fait pas… (Il rit). Il représente la force tranquille. Mais soyons honnêtes, je n’ai pas inventé ce personnage. Il était déjà comme ça dans le roman et j’ai pu m’en sentir proche, le comprendre. Peut-être que j’ai pu ressentir un parallèle avec la vie de metteur en scène… (Il rit à nouveau). Nous encaissons beaucoup. 

/!\ Cette question révèle quelques éléments de l’intrigue.

Son personnage est plus en avant dans le film, tandis que dans le livre les trois prétendants avaient une place plus équilibrée…  

T. V. : Oui, j’ai choisi de mettre en avant ce personnage. C’est une décision que j’ai du prendre assez tôt finalement. J’ai appelé mes producteurs et je leur ai demandé si je pouvais réécrire la fin – avec Oak qui prend le bateau, comme prévu. Et elle perd l’homme qu’elle aime. Mes producteurs m’ont fait comprendre que l’on ne pouvait réécrire de la sorte un grand classique qui fait partie de l’héritage britannique. D’ailleurs, Matthias m’a posé la même question, lorsqu’il a accepté le rôle. Mais ils ont préféré éviter, sachant combien les britanniques tiennent à cette histoire. Elle fait partie du patrimoine culturel.

Du coup, j’ai fait le choix diamétralement opposé. J’ai voulu faire en sorte que chaque scène du film soit une marche conduisant à cette issue, éprouver la patience du spectateur qui en viendra à désirer ardemment ce moment. C’est ainsi qu’on l’a finalement pensé. Et c’est d’ailleurs devenu mon premier happy-ending. (Il rit).  

Joachim Trier est l’un de mes héros.

Je sais que vous travaillez actuellement sur un film intitulé La commune, une nouvelle fois en collaboration avec Tobias Lindholm (scénariste de Submarino et La chasse). Où en est ce projet ?   

T. V. : C’est déjà notre troisième collaboration. Le film est basé sur une pièce de théâtre, que j’ai écrite et que j’ai pu éprouver sur scène à Vienne. C’est très inspiré de mon propre vécu, j’ai grandi dans une maison comme celle du film. C’est une déclaration d’amour à cette période de ma vie. Il y aura toujours une certaine noirceur dramatique. C’est une combinaison d’amour et de noirceur scandinave. C’est un film qui me tient énormément à coeur. En France, il sera distribué par Le Pacte. Je devrais l’avoir terminé dans les prochaines semaines. Vous retrouverez un casting assez proche de celui de Festen, avec notamment Ulrich Thomsen et Trine Dyrholm, mais aussi ma femme – qui tenait déjà un petit rôle dans Submarino

Le Dogme 95 a désormais vingt ans. L’an passé, Kristian Levring me confiait que celui-ci avait été très bénéfique pour le développement du cinéma danois, mais qu’un jour, une nouvelle « cure » serait certainement nécessaire pour retrouver l’essence même de ce qu’est « faire du cinéma ». Qu’en pensez-vous et comment percevez-vous le cinéma danois à l’heure actuelle ?

T. V. : Désormais, les cinéastes danois s’exportent de plus en plus. Nous avons de très bons cinéastes scandinaves actuellement, brillants et très inspirants… Je pense notamment à Joachim Trier. Avez-vous vu son dernier film ?

Non, je n’étais pas à Cannes… Mais j’ai énormément aimé son précédent, Oslo, 31 Août.

T. V. : C’est dommage, j’ai entendu que son dernier (Louder than bombs – ndlr) avait reçu un accueil mitigé durant le festival. C’est bien regrettable car c’est un de mes héros. Selon moi, il fait déjà un peu partie de l’histoire du cinéma danois. Désormais, le Danemark est peut-être devenu une place importante depuis plusieurs années… 

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Propos recueillis, traduits et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir, le 28 Mai à Paris.

La fiche

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LOIN DE LA FOULE DÉCHAÎNÉE
Réalisé par Thomas Vinterberg
Avec Carey Mulligan, Matthias Schoenaerts, Juno Temple, Michael Sheen
Grande-Bretagne – Drame, Romance, Historique
Sortie en salle : 3 Juin 2015
Durée : 119 min




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dasola
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Bonjour, j’ai vu le film hier soir et je l’ai trouvé très plaisant. Bonne fin d’après-midi.
ChonchonAelezig
Invité
J’ai hâte de voir ce film car je suis une fan inconditionnelle de Thomas Hardy, à qui l’on doit Tess qui a aussi fait l’objet d’une adaptation ciné remarquable. De Vinterberg, je n’ai vu que Festen, que j’ai adoré. Je suis donc hyper curieuse !