featured_Showgirls

SHOWGIRLS | Bobinette Flingueuse

La Bobinette flingueuse est un cycle cinématographique ayant pour réflexion le féminisme, sous forme thématique, par le prisme du 7e art. À travers des œuvres réalisées par des femmes ou portant à l’écran des personnages féminins, la Bobinette flingueuse entend flinguer la loi de Moff et ses clichés, exploser le plafond de verre du grand écran et explorer les différentes notions de la féminité. À ce titre, et ne se refusant rien, la Bobinette flingueuse abordera à l’occasion la notion de genre afin de mettre en parallèle le traitement de la féminité et de la masculinité à l’écran. Une invitation queer qui prolonge les aspirations d’empowerment de la Bobinette flingueuse.

Showgirls, Paul Verhoeven

Showgirls fait partie de ces films qui ont fait couler beaucoup d’encre, à l’image de la plupart des œuvres de Paul Verhoeven, souvent incomprises, voire mal comprises. Misogynie, biphobie (phobie de la bisexualité), mauvais goût, flirt avec le nazisme (Starship Troopers pour le journal critique de l’époque Wallstreet) ; les accusations prononcées à son encontre, aussi variées que surprenantes, ont  contribué à donner au « Hollandais violent » un parfum sulfureux. Showgirls est finalement, peut-être, le film de Paul Verhoeven qui a essuyé le moins de critiques idéologiques indignées. Le reproche était cette fois de nature purement esthétique tant le choc suscité par l’image et le jeu des acteurs fut grand, au point de lui valoir un joli lot de Razzie awards, censés désigner le pire du cinéma chaque année. Au passage, la carrière de l’actrice principale du film, Elizabeth Berkley, fut enterrée, sans retour connu depuis. Showgirls est-il un navet devenu un film culte par un effet de mode improbable ou un objet cinématographique mésestimé dès sa sortie, notamment à cause d’une critique négative moutonnière ? Uniquement ses futur.es spectatrices et spectateurs seront en mesure de le juger en toute indépendance d’esprit.

Homosocialité et femmes fortes

Ce qui est certain en revanche c’est que le réalisateur, comme dans beaucoup de ses films, met en scène des personnages féminins complexes, aux constructions psychologiques en apparence superficielles mais bien plus astucieuses que beaucoup de productions se vantant d’un « girl power » qui, paradoxalement, resservent une soupe saumâtre à l’écran en ne parvenant jamais à s’extraire des archétypes éculés véhiculés par un cinéma beaucoup plus traditionnel. Sans concéder à un inventaire à la Prévert, il convient de faire une liste succincte des fortes personnalités féminines imaginaires qui jalonnent le parcours de Paul Verhoeven. Dans Elle, Michèle Leblanc (Isabelle Huppert) est une femme dont le statut oscille sans cesse entre victime et bourreau, jouant ainsi avec l’empathie du spectateur. Dans Basic Instinct, Catherine Tramell (Sharon Stone), une écrivaine peu recommandable, se voit proposer au-devant d’elle des possibilités de rédemption par la quête de l’amour. Dans La Chair et le Sang, qui démarre sur une histoire de princesse enlevée par des mercenaires, Agnès (Jennifer Jason Leigh) n’incarne pas l’oie blanche que l’on retrouve habituellement dans les contes de fée.

En un sens, Showgirls pousse la visibilité des femmes plus loin : depuis leur chair nue offerte crûment à la rétine, dans une espèce de parodie grotesque précurseuse du « porn chic » de Tom Ford (le créateur de mode, pas encore réalisateur), à leur présence incontournable dans la société. Le film passe le test de Bechdel haut la main, bien plus que d’autres références au cinéma, qui n’ont jamais été inquiétées une seule seconde d’être pointées du doigt pour misogynie manifeste. Les relations homosociales qui se définissent par la promiscuité intellectuelle et sociale entre personnes du même sexe, sans connotation sexuelle ou romantique (même si, soi-dit en passant, ce point fait débat parmi les sociologues), sont constantes entre les protagonistes féminins de Showgirls que ce soit entre Nomi Malone (Elizabeth Berkley) et Molly Abrams (Gina Ravera), ou cette même Nomi Malone et sa grande rivale, Cristal Connors (Gina Gershon). On pourrait rétorquer que les contacts physiques, tels les baisers sur la bouche entre femmes, sont une des caractéristiques évidentes de l’homosexualité féministe. Ce serait oublier la filmographie de Paul Verhoeven et sa particularité évoquée plus haut : l’équivoque y est inextinguible. Tels des chevaliers et leurs vassaux au Moyen-Âge, qui dormaient parfois dans la même couche, partageant promiscuité et amitié, les femmes de Showgirls sont proches, se disputent aussi, mais conservent ce lien si particulier qui donne au film la démonstration de ce que peut, ou pourrait être, une forme de solidarité féminine.

Showgirls de Paul Verhoeven

Réalité Désenchantée 

On a beaucoup écrit, dans le retournement de veste qu’a connu l’approche critique de Showgirls, à propos de la thématique de la perte des illusions. Encore faudrait-il creuser le sujet, et expliquer par rapport à qui, ou à quoi, ces rêveries s’en vont les unes après les autres. Au premier visionnage, la chose n’est pas évidente tant le défilé de paillettes et les tenues toutes plus extravagantes les unes que les autres accaparent la vision. C’est en revoyant le film qu’on réalise que les indices étaient là, disséminés dès les prémices, dans certains plans a priori anodins. Showgirls est une rédemption qui tourne au cauchemar, jamais validée par la société : une femme, qu’on devine au passé trouble, passé qu’on occulte peu à peu à cause de son caractère ingénu, cherche à tirer son épingle du jeu dans un monde où toute son individualité pourrait se (re)construire en embrassant dans son entièreté le mythe du « self made woman ». C’était sans compter le renversement de perspective qui s’opère dans le film, où tous les hommes se trahissent, par intérêt, et les femmes se révèlent des êtres plus nuancés, qui ne suivent les règles du jeu que par acception amère et placide. L’entourage masculin de Nomi Malone tombe progressivement le masque, à l’exception du directeur du premier club de danse et de strip-tease dans lequel elle travaillait, finalement le seul homme moins rance qu’il n’en avait l’air.

Qui est au fond Nomi Malone ? Probablement plus une femme qui rêve d’échapper à son ancienne condition, sans un regard en arrière, qu’une personne à l’ambition démesurée. Tel un cauchemar, des mots, des comportements ou des allusions viennent l’ébranler, ravivant un traumatisme pas complètement enterré. L’un des dialogues les plus lourds de sens de Showgirls vient donner le dernier coup de pied à l’idée de la nouvelle chance, lorsque Cristal Connors explique à une Nomi Malone à nouveau vexée « qu’on est toutes des putes ». Dans la dénégation, Nomi Malone proteste car il doit exister un moyen de proposer d’autres valeurs. Cristal Connors, elle, a intégré le système, la violence des valeurs viriles exacerbées. Elles sont des « putes » dans le regard des hommes, comme les hommes eux-mêmes se vendent, pour l’ego et l’argent. Les aspirants à la starification sont prêts à tout pour le devenir, tandis que ceux qui ont atteint le statut suprême en profitent, au-delà de toute considération pour autrui. Peut-on passer d’une classe à l’autre en restant intègre ? A priori non, pour Verhoeven. Le retour en arrière est-il possible ? Oui, à condition de faire des sacrifices, sans s’allier avec les puissants, les hommes en majorité, mais en faisant primer, là aussi, la sororité.  

Il y a quelque chose de jouissif dans Showgirls. Le spectateur constate que le personnage principal, présenté comme une jeune femme à la naïveté sans limites qui parvient à grimper les échelons sans calculs compliqués, possède en réalité plus d’un tour dans son sac, comme si le dépassement de soi était possible, sans que le résultat ne soit nécessairement celui escompté. Ne vaut-il pas mieux vivre autre chose, ailleurs, qu’une réalité factice dans laquelle on se fourvoie, car elle prend le vernis de nos rêves les plus chers ? La question se pose, dans un film qui va bien plus loin que « la boucle est bouclée ».

Pour aller plus loin

L’invention de la culture hétérosexuelle de Louis-Georges Tin


Synopsis

Sans famille, sans amis et sans argent, Nomi Malone débarque à Las Vegas pour réaliser son rêve : devenir danseuse. A peine arrivée, elle se fait voler sa valise par l’homme qui l’a prise en stop. Perdue dans la ville, Nomi doit son salut à Molly Abrams, costumière au «Cheetah», un cabaret réputé de la ville. Molly lui trouve un job de stripteaseuse dans une boîte où elle fait elle-même quelques extras. Cristal Connors, la vedette du «Cheetah», très attirée par Nomi, la fait engager dans son show où elle gravit rapidement les échelons. Dans les coulisses impitoyables de Vegas, Nomi devient très vite une rivale gênante.