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Sebastian Silva | Entretien

À l’occasion du Champs Elysées Film Festival, qui se déroule du 10 au 16 Juin, nous avons rencontré le réalisateur sud-américain Sebastian Silva (réalisateur de Magic magic et de Nasty Baby, en sélection au CEFF). Nous en avons profité pour évoquer les prémices du film, les éléments personnels qu’il a incorporé, son regard sur la question de l’homo-parentalité et de la co-parentalité, sur le choix de Kristen Wiig pour interpréter la meilleure amie… Un entretien très intéressant et particulièrement drôle.  

E. S. : Votre film est passé par plusieurs festivals, Sundance puis Berlin et désormais Paris avec le Festival des Champs Elysées. Pourriez-vous nous parler du parcours de votre film ?

Sebastian Silva : À Sundance, c’était formidable. J’avais l’impression d’être en famille. J’étais déjà allé pour présenter plusieurs films donc c’était un véritable plaisir de m’y retrouver, avec quelques amis qui participaient également. Il y a eu de formidables réactions. Comme il y a un tournant plutôt triste (dans Nasty baby – ndlr), on peut devenir assez nerveux quant à la réception que le public pourrait avoir. C’était très excitant d’être dans la salle et d’entendre les spectateurs. Assez vite, j’ai également eu des échos de la presse, qui m’ont surpris car ils faisaient ressortir la dimension « fun » de mon film. Ceci dit, j’ai tout de même l’impression qu’ils ont compris ce que je voulais faire.

À Berlin, ce fut assez similaire mais les européens l’ont trouvé beaucoup moins amusant. Je suis d’accord avec eux, en fait, ce n’est pas un film « amusant ». Mais les américains, vous savez, ils peuvent rire de tout et n’importe quoi… Le film a également reçu le Teddy Award, c’était fantastique ! C’est une récompense très importante pour moi, même si j’ai voulu faire en sorte que mon film ne soit pas considéré comme « un film gay ». Je suis malgré tout très reconnaissant. 

Et maintenant, Paris. C’est formidable d’être ici. Comment ne pas profiter de cette vue (Il montre l’Arc de triomphe, derrière nous) et de ce superbe soleil ? La sélection est formidable et je suis ravi de pouvoir faire découvrir mon film au public français.

LBDM.fr : Pourriez-vous nous parler des prémices de Nasty baby ? 

S. S. : Le film vient de plusieurs idées. Nasty baby, cela peut renvoyer aux performances de « Nasty baby » que fait mon personnage. C’est une idée que j’avais eu pour un festival de danse, j’ai trouvé qu’interpréter un bébé devant un public serait assez drôle. Ce qui n’est pas le cas. Je n’ai pas réussi à le faire, car c’est tellement embarrassant et un peu dégoûtant, non ? C’est un regret de ne pas l’avoir fait mais ça m’a conduit à le mettre dans le film.

Le second point de départ vient mon propre vécu : j’ai 36 ans, je vis dans un quartier infesté de bébés, j’ai de nombreux amis qui font des enfants… J’ai l’impression que je suis dans une phase de ma vie où tout le monde autour de moi parle de bébés… Alors que moi pas. Et puis, je suis gay, donc ce n’est pas ma considération principale mais ça m’a renvoyé forcément à ce que ce serait d’être père. Je me suis interrogé sur cette compulsion à se reproduire. 

Le troisième élément concerne la gentrification de mon quartier, Brooklyn. J’ai voulu décrire de cela ; comment les gens s’agacent de personnes habitant le quartier depuis bien plus longtemps qu’eux. Cela paraît presque injuste, même si l’on peut comprendre qu’il y ait des réactions face à certains comportements. 

Je ne trouve pas mon film particulièrement politique.

E. S. : Les styles musicaux que vous utilisez dans le film sont très variés. Etait-ce un moyen d’illustrer le côté cosmopolitain de Brooklyn 

S. S. : Pas forcément. Pour Nasty baby, je n’ai pas fait de bande originale. La musique est seulement incidentale, elle vient des haut-parleurs de l’appartement, d’un auto-radio ou d’une chanson diffusée dans un café. La musique vient de la vie et c’est ce que j’ai voulu faire. Bien sûr, il y a ce morceau de Daniel Johnston, True love will find you in the end, qui revient de façon récurrente.

Puis quand le film prend un tournant dramatique, il y a un score, une musique artificielle créée spécialement pour ces séquences, pour pousser le film vers quelque chose de complètement différent, le faisant complètement bifurquer vers le thriller. 

LBDM.fr : Vous disiez vouloir éviter de faire « un film gay »… Cependant, ne pensez-vous pas que Nasty baby a forcément une résonance politique, autour de thèmes comme l’homo-parentalité, la co-parentalité ou celui des mères porteuses ?

S. S. : Je ne trouve pas mon film particulièrement politique. Dès lors que l’on traite d’un sujet de société, cela devient politique. Pourquoi je ne considère pas comme politique ? Parce que je ne cherche pas à questionner pas les gens sur ces sujets. Dans le film, j’étouffe perpétuellement les opportunités de créer des conversations autour du fait qu’ils essaient d’avoir un enfant. Mon film est assez nonchalant sur ce sujet : c’est comme ça qu’ils s’y prennent, ils ne demandent rien à personne, si cela ne te plait pas, tu peux quitter la salle. Je n’ai pas voulu soulever la question « Est-ce que les gays ont le droit d’avoir des enfants ? », je n’ai pas cherché à argumenter là-dessus. 

LBDM.fr : En ce moment, la GPA est un sujet qui fait débat en France… Cela ne laisse pas les gens indifférents… 

S. S. : Bien sûr ! Et c’est normal. Mais certains gays y pensent beaucoup, ce n’est pas mon cas. Je ne me demande pas si j’ai le droit ou pas de faire telle ou telle chose. Certains sont très activistes, ce n’est pas mon cas. Je préfère ne pas m’embarquer dans ces conversations-là. À une certaine époque, on s’interrogeait sur les faits que les « blacks » étaient des sous-hommes ou pas ? Cela n’a aucun sens. Parfois, mieux vaut ne même pas discuter avec ces gens-là. Je ne suis pas dans le dialogue, je raconte juste ce que j’ai en tête et ce que je vis. 

E. S. : Votre film est très personnel. Un de vos frères joue dans le film, un autre a travaillé sur la musique. Vous avez tourné Nasty baby dans votre cadre de vie…

S. S. : Oui, il est forcément plus personnel car j’utilise de nombreux éléments de ma vie. Mes frères, mon appartement, mon chat… et moi-même. J’utilise même les vêtements que je porte dans ma vie de tous les jours. Tout ce qu’on voit dans le film peut renvoyer à ma propre réalité. Mais ce n’est pas tant un film personnel car ce n’est en aucun cas un film thérapeutique. Si j’ai utilisé beaucoup d’éléments comme des supports narratifs, je ne l’ai pas fait avec une implication personnelle, je me sentais assez distant de tout ça car c’était de la fiction. J’ai fait d’autres films qui m’ont beaucoup plus impliqué personnellement, qu’ils ont été plus thérapeutiques que Nasty Baby. Celui-là fut plutôt une expérimentation à mes yeux.

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LBDM.fr : Kristen Wiig est reconnue à juste titre pour ses talents dans le registre comique. Comment en êtes-vous arrivé à la choisir pour le rôle de la meilleure amie ?

S. S : En fait, je ne pense jamais à un acteur en particulier quand j’écris un personnage. Je suis très laxiste là-dessus. J’y pense surtout après, en fonction de qui je peux joindre et qui conviendrait. Je n’ai pas quelqu’un en tête. Je ne me dis pas « Je veux Katie Holmes ! Et seulement Katie Holmes ! ». Vous imaginez ? (Il rit)

LBDM.fr : Oui, pourquoi Katie Holmes d’ailleurs ? (rires)

S. S. : Exactement ! Pourquoi elle, franchement ? (Reprenant son sérieux) En fait, Kristen est une copine d’Alia (Shawcat, qui joue Wendy – ndlr) qui est une de mes plus proches amies. Kristen a entendu parler de mon film. On en a parlé au téléphone et on s’est très vite entendus. La première fois que l’on s’est rencontré, on a tellement ri que je me suis dit que c’était juste parfait. Je n’aurais pas pu trouver mieux. Même pas Katie Holmes… Imaginez la à sa place… Non, hein ? (Il rit)

E. S. : C’est une année très riche pour elle, avec de nombreux films dans lesquels elle est à l’affiche. Qu’a-t-elle de spécial qui explique son succès (légitime) ?  

S. S. : Kristen est une femme très spontanée, elle n’a peur de rien et elle reste toujours très naturelle. Elle déteste qu’on lui raconte des c*nneries. Elle a d’excellents goûts et reste toujours de bonne humeur. En fait, je suis amoureux d’elle. Sexuellement. (Il rit). Tout le monde devrait l’être. 

Remarque : Cette question révèle un élément important de l’intrigue. 

LBDM.fr : Comment en êtes-vous arrivé à l’inévitabilité du twist dramatique ?

S. S. : Je vous ai parlé plus tôt de la gentrification et du mélange populaire… Et tout ça m’a fait penser à une personne que j’ai connu qui ressemblait énormément au personnage de L’évêque. À un moment, j’avais presque ce fantasme de le tuer. J’ai ce fantasme à propos de beaucoup de personnes d’ailleurs ! (Il rit). J’ai poussé ce fantasme un peu plus loin et je me suis interrogé : que se passerait-il si je tuais véritablement cette personne ? Et j’ai réalisé qu’il pouvait très bien ne pas se passer grand chose. Pourtant, c’est très malsain. Ce ne doit pas être le cas. Pourtant, certaines personnes pourraient disparaître sans que personne ne s’en soucie véritablement, sans que la police n’enquête vraiment… C’est perturbant de se dire qu’on pourrait effectivement se débarrasser des gens.

C’est assez irresponsable de ma part d’avoir mis cet élément social dans le film… Avec cette issue complètement amorale. Mais j’avais peut-être besoin de l’incorporer. C’est complètement « fucked-up » de pouvoir se débarrasser de quelqu’un et que cela ne contrarie personne.

LBDM.fr : Peut-être que ce serait d’utilité publique ? (rires)

S. S. : Oui, imaginez… Mon film est maléfique. (Il rit)

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Propos recueillis et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir, le 12 Juin à Paris.

Remerciements : Sebastian Silva, Vanessa Jerom et Claire Vorger, Emmanuelle Sal,




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