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OLIVIER ASSAYAS | Rétrospective #3

Une place à part dans le cinéma français.

La place d’Olivier Assayas dans le cinéma français aurait dû être toute trouvée. Son poste de critique aux Cahiers du cinéma lui a ouvert certaines portes et sa collaboration, en parallèle, au scénario de Rendez-vous d’André Téchiné, très bien accueilli, n’a fait qu’accroitre sa notoriété. Mais tout comme il n’avait pas voulu suivre la voie professionnelle dictée par son père, Olivier Assayas ne va avoir qu’un seul moteur dans sa carrière, celui de l’indépendance et de la liberté de création, et ce même si son parcours dans l’industrie du cinéma française doit parfois prendre une tournure chaotique pour y parvenir.

1. La liberté à tout prix. – L’eau froide

Après plusieurs courts-métrages réalisés en parallèle de son activité aux Cahiers, il quitte la revue en 1985 pour se consacrer à la réalisation de son premier long, Désordre. Dès cette première production, il n’hésite pas à sortir des sentiers battus de l’industrie. Au producteur Marin Karmitz, qui travaille alors sur Mélo et lui propose de tourner son film avec l’équipe chevronnée d’Alain Resnais, Olivier Assayas préfère le tout jeune producteur Claude-Eric Poiroux, chez qui il retrouve un esprit jeune, « neuf et stimulant », qui lui ressemble, loin de « la pesanteur de l’industrie du cinéma français »*. Le réalisateur obtient toute liberté pour son projet, y compris celle de garder les techniciens avec lesquels il a travaillé sur ses courts (et dont certains font encore partie de ses collaborateurs aujourd’hui). Son souhait est alors de se créer une sorte de famille cinématographique, basée sur des affinités humaines et professionnelles, qui évoluera ensemble tout en s’enrichissant des expériences personnelles de chacun.

Olivier Assayas voulait réinventer la manière de faire des films en France, à une époque où le cinéma d’auteur ne proposait plus rien de nouveau. Le réalisateur veut proposer un cinéma d’auteur jeune, moderne, il veut oser, être créatif, s’aventurer sur des terrains qu’il ne connaît pas, prendre des risques, tenter des choses. « Un instinct à la fois créatif et destructeur. Puisqu’il (l)’a constamment poussé à faire ce qu’il ne faut pas faire »* et à aller vers des choses peu susceptibles de cartonner au box-office. Ce qui, forcément, lui posera à plusieurs reprises des problèmes pour trouver le financement de ses films, a fortiori à une époque où les producteurs sont devenus dépendants d’un système de financement aux protagonistes multiples et gouverné par une recherche de rentabilité. 

Ainsi, si la production et l’accueil de Désordre sont plutôt heureux, dès son deuxième film, le réalisateur se trouve confronté à ce problème. En effet, Claude-Eric Poiroux arrête la production et ne suit donc pas Olivier Assayas dans la suite de sa carrière. Le réalisateur ne rentrant pas dans les cases d’un cinéma de plus en plus gouverné par les financements des chaînes de télévisions, il peine à monter L’Enfant de l’hiver, qui finira cependant par voir le jour, mais dont les stigmates des difficultés de production restent visibles à l’écran. Si le film est bien accueilli par la presse, des soucis de distribution le font sortir dans les salles dans la discrétion la plus totale. « D’emblée, tout est posé, quant à mes rapports avec l’industrie du cinéma. (…) Je ne correspondais pas au profil classique du jeune cinéaste, en fait, j’aurais mieux cadrée avec une idée encore peu familière, celle du cinéaste indépendant à l’anglo-saxonne. »* analysera plus tard le cinéaste.

Après un projet avorté, son troisième film, Paris s’éveille se monte lui dans de bonnes conditions et connait un joli succès publique et critique. Au point que son producteur, Bruno Pésery s’engage sur le film suivant d’Olivier Assayas, Une nouvelle vie. Mais l’idylle sera de courte durée, le réalisateur souhaitant cette fois prendre un maximum de risques artistiques et réaliser un véritable ovni cinématographique. Ce qui n’est pas du goût de Bruno Pésery, qui se désolidarise rapidement du projet, allant jusqu’à supprimer des jours de tournage et limiter les ambitions de montage d’Olivier Assayas. Cette mésentente ne présage rien de bon concernant la sortie du film, qui reçoit un accueil glacial autant du côté de la critique que de celui du public. Aujourd’hui, le film est devenu quasi invisible, n’ayant jamais eu ni sortie VHS, ni sortie DVD.

Olivier Assayas vivra mal le rejet d’Une nouvelle vie, personne ne semblant vouloir essayer de comprendre sa démarche de cinéaste. Pour lui, il n’y a alors plus qu’une solution pour continuer à faire des films, rentrer dans le moule de l’industrie cinématographique pourson prochain long. C’est de là que naitra le projet des Destinées sentimentales. Mais qu’il ne montera finalement que des années plus tard, car c’est un tout autre type de projet qui va en définitive succéder à Une nouvelle vie. Un projet qui va enfin laisser à Olivier Assayas toute la liberté dont il a toujours rêvé. L’Eau froide.

Le film nait de l’initiative d’Arte de produire une collection, « Tous les garçons et les filles de leur âge », pour laquelle des réalisateurs de différentes époques réaliseront chacun un téléfilm d’environ une heure autour de l’adolescence, de la fête et de la musique, et ayant pour cadre l’époque où le réalisateur a grandi. « Faire un film court avec des ados, à toute vitesse, avec un budget verrouillé, sans enjeu commercial, c’était une libération »* pour Olivier Assayas. D’autant que le cinéaste, sans sortir de l’enveloppe qui lui est allouée au départ, va réaliser deux versions de son film, l’une formatée pour la télé, selon les critères voulus par les producteurs, une seconde plus longue, destinée au cinéma. Bien évidemment, cela impliquera de grosses restrictions économiques à tous les postes et une durée de tournage très réduite pour un long-métrage, mais Olivier Assayas n’y voit que du positif : « Ça peut être la clé de ma liberté à venir. Si je sais faire un film dans des conditions pareilles, je ne serai plus jamais otage du système. »*

Le réalisateur écrit alors très rapidement, en laissant aller sa plume à son gré, un portrait d’adolescents du début des années 70. Un scénario qui, comme nous l’avons déjà évoqué dans notre premier article, porte une certaine empreinte autobiographique (qui est posée dès la première séquence, où l’on voit une nounou hongroise raconter à des enfants l’envahissement de la Pologne par les Russes). Mais le but d’Olivier Assayas n’est pas ici de se raconter lui-même (ou seulement par touches ici et là) mais plus de dresser un portrait de sa génération post-mai 68, en lui faisant prendre les traits d’une adolescente envahie par un spleen destructeur. Le cinéaste filme dans L’Eau froide une génération qui se construit en rébellion à celle de ses parents, qui ne se retrouve pas dans le monde qui l’entoure, qui préfère l’insouciance, la liberté et la poésie plutôt que s’écrire un futur. Un portrait finalement aussi de l’adolescence en général, celui d’êtres voguant dans un entre deux, dans une période de la vie qui est celle de tous les possibles.

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Et si L’Eau froide est sûrement l’une des plus belles œuvres sur l’adolescence que nous ait offert le septième art, c’est parce qu’elle est filmée à hauteur de cette jeunesse et comme un poème dont les vers s’étirent et dérivent à leur envie. On devine des scènes qui se sont surtout écrites au tournage, avec la spontanéité de jeunes comédiens non professionnels (à l’exception d’une toute jeune Virginie Ledoyen, qui trouvera ici le rôle, d’une densité rare, qui va la révéler et la conforter dans son désir de cinéma). La légèreté de la caméra Super 16 offre une très grande liberté au cinéaste dans la façon de travailler ses plans. Caméra à l’épaule, au plus près des acteurs, la majeure partie du film est tournée en plans-séquences, qui voguent au gré de l’émotion et des images. Sans fioritures, L’Eau froide est fait d’une matière brute cinématographique, empreinte d’une poésie rare. Comment ne pas être subjugué par la sombre beauté de la longue séquence de la fête, tournée entièrement de nuit, dans le décor d’une maison en ruine et rythmée par les musiques de Bob Dylan, Alice Cooper, Janis Joplin… Les morceaux deviennent alors la structure principale du film. Ils étaient joués sur le tournage, permettant d’influer directement le processus créatif, que ce soit avec les acteurs ou dans la construction des plans. « (Les musiques) dépassaient le propos de la fiction et ouvraient la porte d’une forme de méta-cinéma. »* En résulte des scènes absolument magnifiques, comme un slow plein de tendresse et de mélancolie amoureuses sur Avalanche de Leonard Cohen, ou encore un feu de joie (et de destruction) qui crépite au rythme de Up Around The Bend de Creedence Clearwater Revival.

Au même titre que d’autres films de la collection « Tous les garçons et les filles de leur âge », L’Eau froide participera à un renouveau du cinéma français, mais deviendra surtout un film charnière dans la carrière du réalisateur. La liberté offerte par la production lui a permis de se laisser aller à un cinéma plus expérimental qui, s’il reste dicté par une narration, se laisser davantage guider par l’intuition et l’inconscient. Et c’est cette même veine qu’il va continuer à explorer avec ses deux films suivants, Irma Vep et Fin août, début septembre, qu’il montera avec un de ses producteurs de L’Eau froide, Georges Benayoun. Si ces trois films sont très bien accueillis par la critique, seul Fin août, début septembre, plus accessible, trouve vraiment son public à sa sortie. L’Eau froide et Irma Vep acquerront par contre avec les années un petit statut de films cultes, et concourront à la renommée d’Olivier Assayas à l’étranger.

2. Une incursion dans le système. – Les destinées sentimentales

Alors qu’Olivier Assayas semble avoir trouvé la liberté dont il a besoin en dehors de l’industrie, ressurgit un projet enfoui depuis quelques années, celui de l’adaptation du roman de Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales. On l’a vu, ce projet a été initié en 1994, après Une nouvelle vie, mais des difficultés pour trouver l’intégralité du financement semblaient l’avoir définitivement enterré. Mais en 1998, son producteur Bruno Pésery réunit enfin l’argent pour produire le film. Olivier Assayas hésite cependant à reprendre les rennes de cette grosse production, alors qu’il a enfin trouvé les marques de son cinéma, libre, à l’écart du système. Accepter de reprendre Les Destinées sentimentales, c’est faire une croix sur tout autre projet professionnel pendant plusieurs années. Mais la tentation de l’inconnu, l’occasion peut-être unique de travailler sur un film à gros budget, la possibilité de faire du cinéma romanesque, genre qu’il affectionne particulièrement, et enfin son attrait pour le roman de Jacques Chardonne, sont plus forts.

L’ampleur du projet va nécessairement obliger le réalisateur à rentrer un minimum dans le moule de l’industrie cinématographique et à revoir ses méthodes de travail. Il s’impose un énorme travail de pré-production, ne pouvant pas cette fois-ci se laisser aller à une quelconque improvisation dans sa mise en scène. Il s’adjoint aussi pour la première (et presque unique) fois de sa carrière un co-scénariste (Jacques Fieschi), pour réussir à ramener à l’échelle d’un seul film l’œuvre foisonnante de Chardonne.

Olivier Assayas va également réaliser un énorme travail de recherches et documentations sur les us et coutumes du début du XXe siècle et sur les industries de la porcelaine et du cognac, cadres du roman de Chardonne. Il se rend aussi sur les lieux du livre pour s’imprégner des paysages, des cultures locales. Par cette immersion en amont dans l’univers et l’époque du film, Olivier Assayas a pu appréhender le tournage des Destinées sentimentales comme celui d’un film contemporain. Ainsi cela lui permet, d’une part, de filmer le début du XXe siècle, les univers de la bourgeoisie, de l’industrie de manière quasi documentaire (et donc de rester fidèle à une des composantes majeures du roman), et d’autre part de rendre cet univers naturel aux yeux du spectateur, qui peut alors appréhender l’histoire, l’action, au présent.

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Un spectateur qu’il cherche dès le départ à immerger dans cet autre monde en débutant son film avec une magnifique séquence de bal, qui restitue tout le faste de la bourgeoisie de la Belle Epoque. À l’image de la soirée de L’Eau froide, Olivier Assayas filme ce bal caméra à l’épaule, au rythme des danses et des musiques, et happe ainsi le spectateur qui se laisse entraîner dans le tourbillon de l’époque. Mais cette séquence est trompeuse, car le thème majeur des Destinées sentimentales est avant tout de témoigner de la mutation sociale et industrielle du début du XXe siècle, moins rose que ne semble le montrer les apparences de cette séquence de bal, appartenant peut-être déjà au passé.

Un spectateur qu’il cherche dès le départ à immerger dans cet autre monde en débutant son film avec une magnifique séquence de bal, qui restitue tout le faste de la bourgeoisie de la Belle Epoque. À l’image de la soirée de L’Eau froide, Olivier Assayas filme ce bal caméra à l’épaule, au rythme des danses et des musiques, et happe ainsi le spectateur qui se laisse entraîner dans le tourbillon de l’époque. Mais cette séquence est trompeuse, car le thème majeur des Destinées sentimentales est avant tout de témoigner de la mutation sociale et industrielle du début du XXe siècle, moins rose que ne semble le montrer les apparences de cette séquence de bal, appartenant peut-être déjà au passé.

Un spectateur qu’il cherche dès le départ à immerger dans cet autre monde en débutant son film avec une magnifique séquence de bal, qui restitue tout le faste de la bourgeoisie de la Belle Epoque. À l’image de la soirée de L’Eau froide, Olivier Assayas filme ce bal caméra à l’épaule, au rythme des danses et des musiques, et happe ainsi le spectateur qui se laisse entraîner dans le tourbillon de l’époque. Mais cette séquence est trompeuse, car le thème majeur des Destinées sentimentales est avant tout de témoigner de la mutation sociale et industrielle du début du XXe siècle, moins rose que ne semble le montrer les apparences de cette séquence de bal, appartenant peut-être déjà au passé.

Et c’est bien ce qui a motivé Olivier Assayas à transposer le roman à l’écran, la façon dont Jacques Chardonne, qui fût un témoin direct de ces événements, a su retranscrire la mondialisation industrielle du début du XXe et l’impact qu’elle a eu sur la société. Les Destinées sentimentales suit ainsi le parcours d’un pasteur, qui se voit dans l’obligation de reprendre la direction de l’entreprise familiale de porcelaine, alors que l’activité est en pleine crise à Limoges. Le film dresse le portait d’un homme intègre et dévoué qui se retrouve mis face à des responsabilités et des problématiques qui finissent par le dépasser. Comment maintenir une entreprise à flot tout en continuant à maintenir la préciosité du produit et à préserver la qualité de vie des employés ?

Si la question politique est au cœur des Destinées sentimentales, elle s’intègre à une volonté de romanesque, genre devenu très rare dans le cinéma français actuel, et auquel Olivier Assayas veut clairement rendre hommage. Nous l’avons vu, le réalisateur a fait énormément de recherches pour livrer une reconstitution la plus minutieuse possible du premiers tiers du XXe siècle et, aider par un budget conséquent, il peut le faire renaître sur grand écran avec tout le faste qui anime ce genre cinématographique. Le romanesque passe également par une volonté de respecter au plus près le livre d’origine, en en conservant la structure très littéraire et en utilisant certains dialogues issus directement du roman. Ce parti pris impose un certain classicisme au film, qui transparaît également dans sa mise en scène.

Cependant Olivier Assayas sait aussi prendre ses distances avec le genre et apposer sa touche personnelle. Ainsi, sa mise en scène s’émancipe parfois de la retenue propre au genre (voir la séquence du bal notamment), sa caméra sait se focaliser sur les personnages plus que sur les décors, et les séquences savent prendre leur temps quand il s’agit de mettre en avant les émotions. Car derrière la grande fresque que sont Les Destinées sentimentales, il y également le portrait très intimiste d’un couple confronté au temps et aux aléas de la vie. Une dimension essentielle du roman dont Olivier Assayas a su conserver l’importance dans son film, grâce notamment aux prestations de ses deux excellents comédiens, Emmanuelle Béart et Charles Berling. On retiendra ainsi tout particulièrement les premières années heureuses de la vie du couple dans une partie en Suisse, où le réalisateur se laisse aller à plus de liberté de mise en scène, dans un style qui n’est pas sans rappeler Truffaut. Même si l’on regrette un peu la brièveté de cette partie, sûrement sacrifiée (comme quelques autres séquences) pour faire tenir le film dans une durée raisonnable, qui ne rebutera pas les spectateurs à venir dans les salles…

Répondant aux exigences de l’industrie du cinéma, Les Destinées sentimentales n’en reste pas moins un film d’auteur, aux lectures multiples. Preuve qu’Olivier Assayas sait s’adapter tout en continuant à livrer un cinéma très personnel. Pour autant, et même si ce film reste à son jour son plus gros succès en France (plus de 500 000 entrées) et lui a ouvert les portes de la compétition cannoise pour la première fois, Olivier Assayas ne renouvellera pas l’expérience de l’industrie du cinéma français, à laquelle il se sent définitivement étranger. Le cinéaste poursuivra sa carrière de manière indépendante, au gré des occasions et des rencontres. Il n’hésitera pas à revenir à la très petite production (la série B Boarding Gate) ou à tenter l’expérience de la grosse production télévisuelle (la mini-série Carlos) pour répondre à ses envies. En alternant les films français et internationaux, il s’est petit à petit imposé dans le cinéma d’auteur contemporain, et semble même avoir enfin trouvé un producteur prêt à le suivre de films en films en la personne de Charles Gillibert, avec qui il a réalisé quatre films depuis L’Heure d’été.

« Je ne veux pas être un cinéaste, un professionnel, je veux être une personne qui fait des films. » – Olivier Assayas.

* Les propos d’Olivier Assayas, ainsi que les faits biographiques sont extraits de l’ouvrage « Assayas par Assayas – Des débuts aux Destinées sentimentales » par Olivier Assayas et Jean-Michel Frodon, édité aux éditions Stock, et du dossier de presse de demonlover 

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Rétro Assayas #4 : l’esprit créatif d’Olivier Assayas et le délirant Irma Vep.

Bientôt sur #LBDM

 Edition : тном ряи Rédaction : Squizzz. 



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