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NICOLAS WINDING REFN | Entretien

Après un tiède accueil cannois, Nicolas Winding Refn est venu dans la capitale pour parler de son dernier long-métrage, à quelques jours de sa sortie française. Immédiatement, le placide cinéaste danois a souhaité connaître l’opinion des trois journalistes présents sur The Neon Demon, avant de se livrer  – dans un mélange de défiance et de joutes verbales amusées – à l’exercice de l’entretien en table ronde… Focus sur un cinéaste sûr de son art, ambivalent mais pas aussi étanche aux critiques qu’il ne le laisse entendre. 

Le Blog du Cinéma : Quelle part d’improvisation laissez-vous durant votre processus de création ? Quelle est votre dépendance à l’égard d’un éventuel story-board ? 

Nicolas Winding Refn : Je ne fais pas de story-board. À moins qu’il ne s’agisse d’une scène d’action ou qu’il y ait besoin d’une technique spécifique à préparer. À ce moment-là, j’esquisse effectivement quelque chose sur papier. Mais sinon, tout reste autour de la performance. Chaque matin, je consultais Elle (Fanning – ndlr) et lui demandais : « Est-ce que tu es partante pour faire ceci ? Est-ce que tu te vois faire cela ? Voyons ce que cela donne en mouvement ».  Elle était mon cavenas. Je construisais le reste du tableau autour d’elle. Les décors, les couleurs que je voulais utiliser – ce qui est paradoxal puisque vous savez que je suis daltonien.

Ce qui m’importe, c’est que les comédiens se sentent à l’aise. Une fois qu’on a trouvé la forme adéquate, je dois chercher la meilleure façon de tout mettre en images. Cela me force à être instinctif. Quand on fait un film, tout est constamment en reconstruction. J’aime cette peur, j’aime ce chaos. J’aime l’idée qu’à n’importe quelle seconde tout peut tourner complètement au désastre. J’aime cette peur, car elle engendre la créativité.

Certaines personnes peuvent se figer face à elle. Quelques acteurs peuvent perdre leurs moyens… Mais ce ne fut pas le cas car nous étions embarqués dans ce voyage. Elle Fanning a fait partie du processus de création. Tout a le monde a été contraint de se soumettre à ce mouvement créatif. Une fois que le film est terminé, on a pu avoir le sentiment du travail accompli. La question alors est : « Est-ce que cela a été plaisant à faire ? ». Je n’accorde aucune importance à mon résultat personnel. Tout ça n’est qu’égo et vanité. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience de la créativité. C’est ce qui nous rend vivants. Tout le reste est mort. Tant que tu peux apprécier ce sentiment, c’est tout bon. Mais je pense que tout le monde n’a pas la même approche. 

Considérer notre film comme une marque est très jouissif.

Thomas Périllon* : Les initiales « NWR » apparaissent au début et à la fin du film, telle une marque (de fabrique). On pense « YSL » notamment. Est-ce une démarche volontaire : signer ce film comme un créateur signerait son produit ? 

N. W. R. : (Catégorique) Oui. (Il ménage une longue pause, presque théâtrale). Notre film se déroule dans le monde des marques. Notre film, c’est le futur. Le futur c’est le branding. La singularité. Ce sont les forces dominantes. Vu que nous sommes des modernistes, il faut regarder vers le futur. Bientôt, elle sera aux mains d’internet. Et sur internet, il n’y a aucun contrôle. Il n’y a plus besoin des critiques (avec un sourire presque provocateur) car il y a une cible pour chaque chose. Vous ne pouvez pas contrôler la substance, ni le contenu. C’est un océan de possibilités. Mais ce qui va devenir de plus en plus évident est que ce qui compte n’est pas ce que tu fais – car chacun aura sa propre expérience et relation avec ce qu’on lui propose – mais ce pour que tu défends.  Le « Neon Demon », c’est nous. Considérer notre film comme une marque est très jouissif, car c’est ce dont il s’agit. 

T. P. : Certains détracteurs vous critiquent pour cela… 

N. W. R. : Qu’est-ce que j’en ai à f***** ?

T. P. : Que leur répondez-vous ? Trouvez-vous cela réducteur de ne considérer votre film que comme un simple emballage hyper séduisant ?

N. W. R. : Si je tenais compte de leur avis, je n’aurais pas fait ce film.

T. P. : Est-ce une façon détournée de leur répondre, en affirmant « je n’en ai rien à f***** de ce que vous pouvez bien penser » ?

N. W. R. : Exactement. Je ne me laisserai pas guider par les opinions des autres, par ceux qui aimeraient me dire ce que je peux faire ou ne pas faire. Je ne leur demanderais jamais d’aimer ce que je fais. C’est la seule chose que je sache faire. Si les gens ne l’apprécient pas, je m’en porte très bien. Je ne juge pas leur opinion. Voici ce que j’ai envie de faire. Cela vous inspire, tant mieux. Cela vous déplait, tant pis. « Love or hate », c’est l’essence de la créativité. C’est pour cela que Cannes est un moment de réjouissance pour vous, car il s’y passe quelque chose. 

Drive atteignait un sommet de fétichisme du mâle. Only god forgives était très centré autour de l’émasculation.

LBDC* : Avant The Neon Demon, vos films se focalisaient sur des personnages masculins très agressifs. Only god forgives dépeignait un personnage viril mais également victime. Jesse, dans The Neon Demon, est à la fois active et passive face à cette agressivité. Diriez-vous que vous vous sentez désormais plus proche par les personnages qui souffrent ?

N. W. R. : Pour moi, Jesse n’est pas vraiment une victime. C’est un poison. N’est-elle pas à l’origine de la souffrance ? Et si vous retourniez la chose, en changeant de perspective ? Au début, face à Christina Hendricks, elle noie le poisson quand on lui demande qui a pris ses photos. Puis quand elle retrouve le garçon, bien sous tous rapports, qui a fait ces clichés et qui lui demande ce qu’on a dit à ce propos, elle invente un mensonge. Réfléchissez donc : à quel point est-elle innocente ? Je ne dis pas qu’il y a une bonne et unique réponse. Mais tout dépend du point de vue que vous adoptez. 

T. P. : Mads Mikkelsen, Tom Hardy, Ryan Gosling. Vous nous avez effectivement habitués à des personnages principaux très virils. Pour la première fois, vous focalisez sur un personnage féminin, dans le monde cruel de la mode. Pensez-vous que votre prochain film tournera autour d’un personnage féminin ? 

N. W. R. : Je ne sais pas pour le prochain film. En revanche, je peux vous confirmer que je trouve désormais les personnages féminins plus intéressants à explorer. Avec Drive, je crois que l’on avait atteint un sommet de « fétichisme du mâle ». Avec Ryan Gosling, nous avions atteint un pic. Une grande partie de Only god forgives consistait à l’émasculer. Un retour vers la mère, pour renaître… Dans la peau d’Elle Fanning.

T. P. : Ce qui explique pourquoi il part explorer son utérus à la fin d’Only God Forgives

N. W. R. : Vous êtes très perspicace. (Rires). 

T. P. : Hitchcock tournait ses scènes d’amour comme des scènes de meurtre. Vous semblez filmer vos scènes de photoshoot comme des scènes d’agression (sexuelle ou psychologique)…

N. W. R. : Vous avez parfaitement raison. Bien vu. (Il éclate de rire) Vous êtes l’intelligent de la bande… Le Neon Demon des journalistes. (en riant) Vous avez droit à une nouvelle question du coup. 

T. P. : Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Cliff Martinez. Quelles étaient vos instructions pour qu’il compose le score ?

N. W. R. :  Nous avons juste discuté du genre de musique qui collerait au mieux. En général, je prépare des playlists que je fais passer à l’ensemble de l’équipe, pour qu’ils saisissent un peu l’ambiance du film. Pour qu’il n’y ait plus de doute sur ce que l’on va faire.

T. P. : C’est votre petit bizutage, en quelque sorte…

N. W. R. : C’est mieux que la cocaïne. C’est aussi festif. Une drogue plus saine.

L’interview approche de la fin… Curieux, Nicolas Winding Refn revient à la charge auprès de notre confrère du Point Pop ayant affirmé avoir peu aimé le film en début d’entretien, confessant avoir eu du mal à s’immerger dans cet univers et à éprouver de l’empathie avec le moindre personnage. Face au reproche sur l’inconsistance de son scénario, celui-ci rétorque que ça ne pose pas problème dans les giallos. Refn conclue ce débat avorté par la question « Est-ce acceptable d’être narcissique ? Si vous répondez non, alors vous devez revoir mon film. »

Propos recueillis et édités par Thomas Périllon pour Le Bleu du Miroir. 
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Nicolas Winding Refn, le 4 Juin 2016 à Paris – © Crédits photo – T. Coispel

Entretien réalisé avec Thomas Coispel (Le Blog du Cinéma) et Philippe Guedj (Le Point Pop).
Remerciements : Ninon Benezet, Aïda Belloulid et Céline Petit, Thomas Coispel (photo), Fabien Randanne.



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