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KONGO

À Brazzaville, un monde invisible régit le monde visible. L’apôtre Médard se démène pour guérir les malades victimes de mauvais sorts. Mais sa vie bascule lorsqu’on l’accuse publiquement de pratiquer la magie noire.

CRITIQUE DU FILM

C’est en suivant Médard, apôtre de la confrérie des Ngunzas que les deux réalisateurs, Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav, ont tenté de saisir l’impalpable et capter l’invisible, dans Kongo. Le résultat est exceptionnel, incarnant toute la noblesse du cinéma documentaire. 

Prosaïque et merveilleux

Titulaire d’une licence de guérisseur, apôtre de l’église Ngunza, Médard libère les âmes en combattant les mauvais sorts. Entre mysticisme, sorcellerie et fétichisme, Kongo prend le parti de n’interroger qu’une seule croyance, celle envers le cinématographe : un projet au cœur du sensible où l’art est mis à l’épreuve du réel avec pour défi immense de créer des images où vision et perception s’amalgament. En effet, de manière fascinante, le film convoque peu à peu le regard du spectateur à la confluence du prosaïque et du merveilleux. 

Une fourmi évolue sur un monticule de cire fondue en décrivant une trajectoire en apparence confuse. Quelques secondes plus tard, l’apôtre Médard, en bordure du fleuve, passe de rocher en rocher, à la recherche des sirènes. Deux mystères filmés à des échelles différentes révèlent une analogue curiosité et une identique considération pour l’infiniment petit et l’infiniment grand. 

Ailleurs, un miroitement de pluie, un halo de poussière, une convulsion du fleuve, un crépitement de feu sont tout sauf des plans cosmétiques. Il ne s’agit pas de marquer une respiration dans le récit mais de restituer avec la plus grande conviction la croyance animiste qui accorde pouvoir aux esprits du vivant. Le récit, parlons-en : une double trame, celle instituée par le montage à laquelle s’ajoute les voix off, celle de Médard principalement mais aussi celle de Bertille Ngonga. Ces voix intérieures ne viennent pas commenter l’image mais ont plutôt valeur de confidence et témoignent de la volonté de co-écriture des réalisateurs avec les «acteurs». 

Réalité fantastique

L’apôtre Médard est confronté à une sèche réalité, le procès en sorcellerie que Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav restituent dans la plus pure tradition du cinéma ethnographique que Jean Rouch à, sinon popularisé, porté à son sommet. On pense également à cette scène de transe dans le cimetière où les enfants de Bertille sont enterrés (drame à l’origine du procès), scène abruptement interrompue lorsque la caméra est bousculée par le corps incontrôlable de la jeune femme.

Pour sa défense, Médard s’en remet aux sirènes dont il doit convoquer les esprits. À la recherche des sirènes, aidé en cela par le prophète Boudimbou, son maître spirituel, Médard s’aperçoit qu’elles sont elles-mêmes en danger suite aux travaux d’exploitation d’une carrière menés par des chinois plus habiles à conduire les tractopelles qu’à appréhender les forces surnaturelles. La source a été purement et simplement déviée.

Devenu prophète à son tour, Médard erre, improbable silhouette perdue dans le poudroiement sablonneux du chantier, tel un roi sans royaume. Une fourmi en toge ne serait pas plus désemparée. Des plans sublimes sur lesquels se referme Kongo dans le tutoiement d’une réalité fantastique. 

BANDE-ANNONCE

11 mars 2020. De Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav