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KEN LOACH | Entretien

À quelques jours de la sortie de Moi, Daniel Blake, récompensé d’une Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, nous avons eu l’immense privilège de rencontrer l’immense Ken Loach. Dans la première partie, le réalisateur évoquait les thématiques sociales et politiques de son film. Voici désormais la seconde partie de notre passionnant entretien lors de laquelle il revient sur la fin de son film, s’interroge sur les moyens de rendre accessible ses films à un plus grand public, et évoque la question des co-productions européennes, les changements qu’occasionnera le Brexit et les espoirs qu’il place dans la mutation envisagée du Parti Travailliste… 

Lorsque vous avez préparé Moi, Daniel Blake avec Paul Laverty, avez-vous envisagé une fin différente ? N’était-il pas possible d’envisager une fable utopiste, de laisser naître l’espoir d’un changement futur ? 

Ken Loach : Paul a écrit le scénario mais je pense que c’est la fin nécessaire. Dramatiquement, notamment. L’histoire devait se terminer ainsi. Pour envisager un quelconque espoir, il faudrait qu’une révolution ait lieu ! Nous pourrons envisager un film plus utopiste lorsque ce sera le cas. (il rit)

J’aimerais beaucoup que Moi, Daniel Blake soit montré dans les centres communautaires, dans les clubs de football ou même les cafés.

Vous avez une véritable renommée en France. Toutefois, votre cinéma peut parfois demeurer réservé à une certaine niche. Pensez-vous que vos films, qui sont souvent de vrais manifestes, peuvent aider à changer les choses, les mentalités ?

K. L. : Vous avez probablement raison. Les spectateurs qui viennent voir mes films dans les cinémas d’art et essai sont majoritairement de milieux « bourgeois ». C’est un fait. Avec ce film, le distributeur Le Pacte tente vraiment d’élargir la cible en le proposant à des cinémas qui ne sont pas des cinémas d’arts et essais. Avec eux, nous avons réfléchi à une solution pour rendre le film plus facilement accessible, à envisager d’autres moyens pour rendre le film disponible pour des gens n’ayant pas les moyens de se rendre au cinéma. Ce serait formidable que le film soit montré dans des centres communautaires, des clubs de football, dans des salles au fond d’un café.

En Angleterre, c’est ce que le distributeur fera. Quelqu’un est en charge de créer un DVD du film, facilement accessible, à prix réduit, pour pouvoir le montrer à d’autres publics. J’aimerais que mes films soient montrés à un public plus large.

Dans ce sens, la Palme d’Or peut certainement y contribuer ?

K. L. : En effet ! J’ai été très touché de recevoir cette récompense, mais surtout pour le travail qu’a accompli l’équipe et parce que le sujet a touché les gens. Et effectivement, si ce prix peut permettre à davantage de monde de voir le film, c’est précieux. 

Moi, Daniel Blake est à nouveau co-produit par les Frères Dardenne. Pensez-vous travailler véritablement ensemble un jour ?  

K. L. : Je pense qu’il est préférable que nous restions des cinéastes indépendants les uns des autres. Nous avons chacun notre propre voix. Mais nous sommes de bons amis et avons apprécié de pouvoir collaborer. Cela permet d’ailleurs d’avoir des techniciens belges dans l’équipe. Leur contribution n’est pas seulement d’apporter du bon chocolat et des disques de Jacques Brel ! 

Vous évoquiez le Brexit précemment. Pensez-vous que la sortie de l’Union européenne sera bénéfique ou pénalisante pour le cinéma britannique ? 

K. L. : C’est définitivement une mauvaise nouvelle. Les fonds d’aide de l’Union Européenne aident vraiment à financer des films britanniques. De nombreux accords de co-productions dépendent de la libre-circulation de la main d’oeuvre (des techniciens). C’est peu mais cela enrichit notre culture. Le problème du cinéma britannique est qu’il a déjà trop tendance à regarder vers les Etats-Unis plutôt que vers l’Europe et cette sortie de l’Europe ne va rien arranger.

Pensez-vous que Theresa May sera une nouvelle Margaret Thatcher ?

K. L. : Vous faites ce rapprochement seulement parce que c’est une femme. En réalité, c’est une autre David Cameron. Elle poursuivra la même politique et défendra le business des grandes entreprises, tout simplement. Ils subviendront aux besoins des grands corporations. Ils auront besoin de présenter un nouveau visage pour donner l’impression d’incarner des idées différentes. Elle devra ménager les opinions de son camp en allant dans l’intérêt du commerce. 

Il faut se sentir véritablement connecté avec un sujet, pour être capable d’en parler le plus justement.

Le manque de révolte vient-il selon vous du système qui a réussi à étouffer cette révolte ou que le peuple est trop dans un mode de « survie » et ne peut se permettre de s’en inquiéter ?

K. L. : Le gouvernement aimerait bien cela ! Mais les récentes élections du Parti travailliste (le Labor) est un bon signe de révolte. De nombreuses personnes de la droite souhaitait le leadership. Mais il leur a semblé anti-démocratique de ne pas laisser quelque chose très à gauche se présenter. Toutefois, ils n’étaient pas très inquiets car ne pensaient pas qu’il serait élu. Etonnamment, 60% des votants l’ont plébiscité ! Son programme d’investissement public et industriel est intéressant. Il souhaite que le privé se retire des transports, de la santé et de l’éducation. C’est pertinent et très ambitieux. Mais tous les médias sont désormais contre lui, même la BBC et The Guardian. Pourtant, ce journal est censé être plutôt de gauche mais ils le détestent.

Vous devez faire attention en France car ce que vous entendrez ici n’est absolument pas la réalité. Toute la presse s’oppose à lui. Pourtant, l’opinion populaire, elle, lui est très favorable. Depuis son élection, plus de 400.000 personnes ont rejoint ce Parti. Il ne faudra tout de même pas sous-estimer les difficultés que cet homme va rencontrer. 

Quel est votre regard extérieur sur la politique dite « de gauche » du gouvernement français ? 

K. L. : Jusqu’à l’an passé, nous en étions au même point – jusqu’à l’élection de Jérémy Corbyn. J’ai passé la majeure partie de ma vie politique à clamer que le Parti travailliste ne ferait jamais de changement de fond, ne parviendrait pas à se rénover. C’est la position bien trop classique des gauchistes face aux sociaux-démocrates. Soudain, arrivent 400.000 jeunes qui souhaitent du changement. Ils ne se sont pas tournés par les partis révolutionnaires mais bien vers le Parti travailliste. Il y a un sentiment général, en Angleterre, que l’on ne peut continuer ainsi. En est-il de même en France ? 

Pensez-vous qu’il existe en Europe des réalisateurs prêts à reprendre le flambeau pour porter une voix similaire à la votre ?

K. L. : Bien sûr ! Et je ne vais pas commencer à en citer, car je risque d’en oublier et de froisser quelqu’un. Cependant, nous avons chacun une voix unique car nous sommes le produit de notre génération. Nous aurons ainsi une approche différente car on aura vécu à une autre époque. D’autres réalisateurs aimeraient faire des films mais n’en ont pas les moyens, n’ont pas le soutien financier nécessaire pour les concrétiser.

Avez-vous encore des sujets en tête pour de potentiels prochains films ? Carla’s song parlait d’une immigrée nicaraguayenne. Est-ce que le thème des réfugiés, par exemple, pourrait vous pousser à faire un nouveau film ?

K. L. : Je ne suis pas sûr de refaire un autre film mais ce sujet-là doit inspirer beaucoup de cinéastes. Il faut se sentir véritablement connecté avec un sujet, pour être capable d’en parler le plus justement. Et j’espère sincèrement que des réalisateurs évoqueront ces questions humanitaires…   

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Propos recueillis et édités par Thomas Périllon. Entretien réalisé à Paris en Octobre 2016, dans le cadre d’une table ronde presse. – Remerciements : Laurence & Betty, Antonin Labat (photo Le Pacte)




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