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JUSTE LA FIN DU MONDE

8
Spectral

Adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, le film raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur qui, après 12 ans d’absence, retourne dans son village natal afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine. 

Apocalypse now.

« Avec cette pensée étrange et claire que […] ma mère, mon frère là aujourd’hui et ma sœur encore, que tout le monde après s’être fait une certaine idée de moi, un jour ou l’autre ne m’aime plus […] comme par découragement, comme par lassitude de moi, qu’on m’abandonna toujours car je demande l’abandon. » (Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce)

Écrivain trentenaire exilé loin de ses proches durant douze années, Louis, désormais condamné par la maladie, décide de revenir sur les traces de cet abandon, voulu ou subi. Après ce temps infini passé à fuir le foyer familial, son retour réanime le cœur d’une famille dysfonctionnelle où le Fils Prodigue devient bientôt un catalyseur d’émotions débordantes, impossibles à réprimer.

Après la tornade Mommy, merveille de lyrisme exacerbé donnant libre cours à toutes ses envies cinématographiques, Xavier Dolan change de cap en s’emparant de la célèbre pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde. Alors que Mommy représentait l’apogée d’un monde sensible fait de chroniques rageuses et passionnées, le réalisateur québécois choisit d’adapter l’inadaptable, de porter à l’écran un texte complexe à la langue et à la construction uniques.

Si le projet avait de quoi inquiéter ses défenseurs comme ses détracteurs (les uns crieront à la déception, les autres à l’imposture ultime), Juste la fin du monde se révèle être une nouvelle porte ouverte dans son univers, la preuve d’un désir d’évolution aussi logique que parfaitement mené. Xavier Dolan prend alors de gros, de très gros risques en décidant de décevoir sciemment une frange de son public attendant avec impatience un autre « mélodrame pop ».

Juste la fin du monde se regarde comme l’expression de cette ambition dévorante, celle capable d’abolir les frontières entre théâtre et cinéma, de retrouver la simplicité d’un J’ai tué ma mère ayant mûri sans perdre une once de sa passion. Grâce au brillant matériau de Jean-Luc Lagarce – un texte fonctionnant par incises où chaque protagoniste reprend ses propos pour les modifier –, Xavier Dolan métaphorise la déconstruction de son cinéma en remplaçant l’immédiateté du choc par une composition sur la longueur.

Sans renoncer à ses marques de fabrique (notamment une utilisation de la musique toujours pertinente), il fonde ainsi l’intégralité du long-métrage sur un antagonisme entre une mise en scène au plus près des personnages et des dialogues plus distanciés. Tandis que la caméra enferme ses protagonistes dans des gros plans aux limites de l’étouffement, le texte original se fait, quant à lui, moins oppressant, volontairement malmené afin de mieux lui rendre justice.

Xavier Dolan dessine, dès lors, à travers une série de monologues et d’échanges houleux, l’impossible entente d’une famille ne réussissant pas à s’avouer ses quatre vérités. Ce sont alors les regards et les silences, tout comme les parenthèses introspectives offertes à Louis, qui vont finir par exprimer, en creux, tous les non-dits, les remords et la nostalgie sans sombrer dans un pathos dérangeant et une hystérie collective de mauvais goût.

Sublimés par le regard d’un cinéaste attentif, les cinq acteurs principaux livrent, chacun à leur manière, une partition particulièrement surprenante. Tandis que Léa Seydoux paraît étrangement bouleversante, Vincent Cassel et Nathalie Baye excellent dans la duplicité d’un surrégime écorché aux côtés d’une Marion Cotillard donnant au délicat personnage de Catherine une émouvante fragilité. Mais le plus intrigant reste Gaspard Ulliel, magnifique, qui semble avoir tout compris aux fêlures de Louis, aux errements d’un être brisé par la vie.

Retenant l’émotion jusqu’au bout dans un huis-clos aux allures de cocotte-minute prête à rompre sous la pression, Juste la fin du monde confirme la signature d’un auteur à la vision unique, en quête de réinvention. Film spectral à l’étrangeté déroutante, ce sixième long-métrage marque un tournant dans une carrière déjà exemplaire où l’audace recherche perpétuellement la sidération.

La fiche

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JUSTE LA FIN DU MONDE
Réalisé par Xavier Dolan
Avec Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Léa Seydoux… 
Québec, France – Drame
Sortie : 21 Septembre 2016
Durée : 95 min




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