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Joséphine Japy & Lou de Laâge | Entretien

À quelques jours de la sortie du film Respire, nous avons rencontré les deux jeunes comédiennes à l’affiche du second long-métrage de Mélanie Laurent… Ce fut l’occasion d’évoquer plus en détails certains éléments de ce film coup de coeur : la collaboration avec la réalisatrice mais aussi avec Isabelle Carré, leur rapport avec leur personnage, les conditions de tournage. Pour conclure, nous avons recueilli leurs impressions sur l’accueil du public lors des festivals et elles nous ont parlé de leurs projets futurs… 

LBDM.fr : Mélanie Laurent a écrit les deux rôles principaux en pensant spécifiquement à vous. Comment vit-on une telle confiance quand on est une jeune actrice d’une vingtaine d’années ?  

Lou De Laâge : Ca met surtout une grande pression. C’est très agréable d’avoir quelqu’un qui nous offre sa confiance comme ça, surtout lorsque l’on débute. C’est un beau cadeau d’entrée dans le métier. Cela donne envie de se surpasser, d’être à la hauteur. 

Joséphine Japy : On ressent une vraie responsabilité. Mélanie (Laurent) a écrit ses personnages avec sa vision de Charlie et Sarah, du film qu’elle a envie de faire. On a envie de répondre à ça, d’être en adéquation avec ses attentes. L’envie de travailler ensemble était des deux côtés. La première fois où je l’ai rencontrée, j’étais très émue et stressée. Je me suis trouvée super nulle.  

Vous aviez certainement cette exigence, cette envie de bien faire… Cependant, n’était-ce pas réconfortant de savoir que Mélanie Laurent est aussi une comédienne ? Qu’elle pourrait vous guider avec précision vers ce qu’elle attendait de vous…

Lou : Si si, justement. elle a un langage que l’on entend quand on est acteur. C’est une directrice d’acteurs. Elle sait les diriger, là où tous les metteurs en scène ne sont pas forcément des directeurs d’acteurs. Elle sait ce qui lui plait. Elle a su créer une sorte de cocon pour que l’on se sente bien sur le tournage – même lorsque ce que l’on a à jouer est difficile – pour que l’on reste toujours dans une atmosphère agréable. 

Joséphine : C’est exactement ça. Mélanie a donné une note sur le plateau, de façon quasiment immédiate. Elle nous l’a répété sur le plateau : elle ne supporte pas que quelqu’un de son équipe ne sente pas à l’aise sur le tournage. Elle a voulu une ambiance joyeuse, légère, pour contre-balancer les scènes intenses que nous avions à tourner. Du coup, certains matins, une partie de l’équipe était en train de danser, l’autre jouait au ballon… On a même tourné un clip de rap en même temps que le film. On s’est beaucoup amusés. Elle avait aménagé ces sas de décompression pour nous, ce qui a donné cette ambiance agréable sur le plateau.

On a l’impression que vous formiez une petite famille et cela se ressent particulièrement bien à l’écran. Quelle a été votre relation avec Isabelle Carré ?

Joséphine : Isabelle, c’est un bonheur de comédienne ! Elle est dans la générosité absolue, elle ne se plaint jamais. En plus de ça, elle est d’une simplicité totale. C’est le trio gagnant pour une actrice. Elle arrivait chaque matin avec sa petite voix et son sourire. Elle se laisse transporter, avec sa spontanéité et son empathie. J’avais face à moi une grande actrice du cinéma français et pourtant elle nous regardait, nous écoutait énormément. Elle ne se mettait jamais en avant, elle nous laissait nous exprimer et nous observait. C’est tellement beau d’avoir une comédienne aussi confirmée qui nous laisse la place, qui nous écoute autant et nous met en valeur. Cela m’a beaucoup émue.  

Lou : Comme l’a dit Joséphine, Isabelle c’est quelqu’un de simple, de généreux. Ce qu’elle aime c’est jouer, partager. 

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Quel rapport entreteniez-vous avec vos propres personnages de la lecture du scénario au tournage ?  

Joséphine : J’essaie de ne jamais juger mon personnage et de garder un recul critique. C’est très compliqué. Je le découvre encore mais il faut avoir un minimum d’empathie pour rentrer dans un personnage au risque de le rejeter complètement. Toutefois, il faut être conscient et accepter ces moments où l’on n’adhère pas forcément à ses réactions. Charlie est la victime, c’est plus facile d’accepter cette position que celle de bourreau. Je me souviens d’une scène que Mélanie a rajouté au moment du tournage : une scène de bizutage où Charlie se retrouve à devoir effacer une insulte écrite sur son casier. Je suis arrivée devant, je suis restée sans-voix. Ca m’a rendu folle, ça m’a paru trop. J’ai eu beaucoup de mal sur cette scène-là, en particulier. J’avais envie que ça bouge, qu’elle réagisse. Je suis encore très jeune mais je réalise à quel point la frontière est mince entre ce que l’on joue et ce que l’on ressent par le biais de son personnage, qu’on ne comprend pas toujours. Il faut parvenir à gérer, ne pas le perdre de vue.  

Lou : Je pense que ce n’est pas le personnage qui entre en nous, c’est nous qui le façonnons à partir de ce que l’on est. On va exacerber certaines choses de nous, certains traits de caractère.. 

Joséphine : Mais tu n’es pas du tout comme ça…

Lou : Ce qui est plutôt rassurant… [Elles rient]. Je partais aussi du principe que Sarah est vraie. Que tout ce qu’elle dit est sincère. Lorsqu’elle dit à Charlie « Tu me fais de la peine », elle le pense. Alors bien sûr, si on met toutes les scènes les unes après les autres, ça créé un monstre. Mais je prenais chaque scène comme un instant. Elle a sa vérité dans son instant. C’est justement la différence entre chaque instant qui va créer le monstre, mais je n’ai pas à le prendre en compte car c’est ce qui existe dans le scénario et qu’il faut que je me glisse dedans. 

C’est cette humanité qui la compose qui rend ce « monstre » crédible, fait également de fragilités… 

Joséphine : C’est ce qui fait toute la force de Sarah. Souvent, les victimes ne sont pas des personnes isolées ou forcément les gens les plus faibles qui sont choisis par ces grands manipulateurs. Ce que j’aimais dans le scénario est justement cette fragilité de Sarah, qui fait que Charlie n’est pas dans le rejet. Elle revient à chaque fois car elle lui trouve des excuses. Je ne l’ai pas vécu personnellement mais j’en ai été témoin par le biais d’une amie. Elle l’accepte parce qu’elle l’excuse. À chaque fois. Elle est touchée par sa sincérité, sa fragilité… Je pense que c’est ce qui fait que cela fonctionne. Sinon, le fil aurait été rompu… 

Lou : Pourtant, elle en joue également. Elle prend un certain plaisir à la voir souffrir…

Au final, la force de compassion de Charlie devient sa faiblesse… un peu comme sa mère qui pardonne systématiquement à son époux. 

Joséphine : Il y a une scène, que Mélanie a ajoutée, qui pour moi explique complètement le comportement qu’elle a avec Sarah. C’est une scène où Charlie demande à sa mère pourquoi elle pardonne à chaque fois à son père. Elle lui demande de l’aide indirectement, elle la questionne pour obtenir une explication, pour comprendre pourquoi elle fait comme sa mère alors qu’elle est en témoin depuis qu’elle est petite. Elle lui pose cette question pour s’en sortir. Mais sa mère lui répond « Je ne sais pas » avec cette fatalité déconcertante. Elle ne lui livre aucune explication et ne l’aide pas à se battre. Elle se retrouve désarmée. Elle se retrouve dans cette relation où Sarah lui manque, où elle n’arrive pas à s’en détacher et continue de lui pardonner parce qu’elle a l’impression de souffrir encore plus quand Sarah n’est pas là.

Ce qui est génial dans le scénario de Mélanie, c’est ce jeu de miroirs qu’elle a créé. Elle a complètement joué sur la situation que vit sa mère avec son père et celle que vit Charlie avec Sarah… Un manipulateur quitte la maison (le père), un autre arrive (Sarah). Elle reproduit le schéma de sa mère… Même si je pense qu’il n’y a pas de fatalité, qu’on peut s’en sortir et ne pas reproduire ces schémas. Mais elle ne trouve pas cette petite phrase qui l’aiderait à réagir, cette aide intime ou extérieure… 

Vous parliez de scènes ajoutées par Mélanie Laurent… J’ai envie de vous parler d’une scène qui ne figure pas dans le film. [Je montre l’affiche de Respire, posée sur la table devant nous. Elles réagissent avec enthousiasme].

Joséphine  : Aaaaah ! Oui ! C’est la première fois qu’on nous pose la question ! 

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Du coup, je me suis demandé si vous saviez pour quelle raison elle ne l’a finalement pas conservée au montage, alors que ça a l’air d’être une belle scène… et que ça fait une affiche somptueuse.

Lou : C’est vrai qu’avec Mélanie, nous avons tourné énormément de petites scènes, des vignettes, qui n’ont pas toutes été conservées dans le film. Ce jour-là, il faisait un froid de canard. Je pense qu’on était devenues toutes bleues. 

Joséphine : On était mortes de froid, on tremblait. C’était la Toussaint, on pensait qu’il ferait encore chaud. On était au bord de l’étang de Thau… On était pieds nus, avec l’eau qui nous arrivait parfois dessus. Mélanie a bien vu qu’on grelottait. On a finalement laissé tomber. Mais ça aura au moins servi à faire l’affiche… 

Puisqu’on parle de la région héraultaise, j’ai envie de revenir sur les derniers festivals lors desquels vous avez présenté le film. Vous étiez à Montpellier le week-end dernier pour le festival Cinémed. Comment avez-vous vécu l’accueil chaleureux du public  ?

Lou : C’était énorme de se retrouver sur cette scène et de se retourner face au public dans cette salle énorme. J’avais le trac, j’avais l’impression de rentrer en scène pour débuter une pièce… sauf que je n’avais pas de texte à jouer ! [Elle rit]

Joséphine : Quand la lumière s’est éclairée, ça fait une drôle d’impression : d’un coup tu vois tout le monde… Tu te prends une vague d’émotions en plein visage. 

Lou : En plus, cette salle est immense ! Le film a vraiment été super bien reçu… C’était vraiment un flot d’ondes positives qui t’arrive, une vague hyper-violente de bonheur. 

Joséphine : On en est presque ressorties fatiguées. C’était intense. Mais cela m’a aussi beaucoup touchée de rencontrer des étudiants après le film, des jeunes avec qui on a pu échanger… On a eu énormément de témoignages de gens à qui c’est arrivé. Le film a parlé à ces jeunes, garçons comme filles. C’était vraiment fort. J’ai eu du mal à dormir après, j’étais chamboulée par leurs histoires. 

Pourtant ce n’est pas évident de parler du film et de se livrer dès la sortie de la projection… 

Lou : Je pense qu’ils étaient surtout heureux et touchés que l’on parle de ça. Ils n’arrivaient pas tous à vraiment s’exprimer mais ils avaient ce besoin de communiquer, de nous dire que ça les avait touchés…  

Joséphine : Pour moi, c’est là où Mélanie a réussi. Elle a réussi à échapper à de nombreux clichés en évitant la facilité du « parler djeun’s » et des ados qui passent leur temps à consulter leurs SMS, ce qui sonne parfois un peu faux dans les films. Bien sûr, il faut prendre en compte cette dimension-là mais il y a aussi une autre vision de la jeunesse. Je pense que c’est aussi pour ça qu’ils se sont reconnus dans cette histoire… D’ailleurs, cela n’arrive pas qu’aux jeunes, ça arrive aussi aux adultes. 

Pour terminer, évoquons vos futurs projets. Joséphine, je crois que vous allez retrouver Isabelle Carré pour un nouveau tournage ? 

Joséphine : Oui, je suis très contente ! Je débute la semaine prochaine. C’est un road-movie par deux jeunes réalisateurs (Quentin Reynaud et Arthur Delaire, ndlr). Ce sera complètement différent. Au casting, il y aura Isabelle Carré, mais aussi Stéphane De Groodt et Alex Lutz. Ce sera beaucoup plus rock. Je vais avoir les cheveux plus courts avec des mèches roses…

Lou : Après le film de Mélanie Laurent, j’ai tourné un premier long-métrage sous la direction d’Elodie Namer qui s’appelle Le tournoi. Ca parle de l’univers des tournois d’échec. Cet été, j’étais en Sicille pour un autre premier long-métrage, italien cette fois. C’est avec Juliette Binoche et il devrait s’appeler L’attente mais ça reste à confirmer. Enfin, à partir du 5 novembre je vais être au théâtre au Lucernaire pour une pièce qui s’appelle Ni Dieu Ni Diable

Merci pour ces précisions. Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bonne continuation et à se donner rendez-vous en Février 2015 pour les Césars ! 

Propos recueillis par Thomas Périllon. Entretien réalisé sur Paris, le 31 Oct. 2014.

La fiche

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RESPIRE
Réalisé par Mélanie Laurent
Avec Joséphine Japy, Lou de Laâge, Isabelle Carré
France – Drame
Sortie en salles : 12 Novembre 2014
Durée : 91 min

Remerciements : Joséphine Japy, Lou De Laâge, Hermine Thomas (IMPR), Gaumont



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