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L’HÉROÏNE ET L’AMIE DÉVOUÉE | Leçons d’émancipation, ou stéréotypes de genre ?

La Bobinette flingueuse est un cycle cinématographique ayant pour réflexion le féminisme, sous forme thématique, par le prisme du 7e art. À travers des œuvres réalisées par des femmes ou portant à l’écran des personnages féminins, la Bobinette flingueuse entend flinguer la loi de Moff et ses clichés, exploser le plafond de verre du grand écran et explorer les différentes notions de la féminité. À ce titre, et ne se refusant rien, la Bobinette flingueuse abordera à l’occasion la notion de genre afin de mettre en parallèle le traitement de la féminité et de la masculinité à l’écran. Une invitation queer qui prolonge les aspirations d’empowerment de la Bobinette flingueuse.


Analyse croisée des rôles traditionnellement dévolus aux femmes dans les comédies romantiques hollywoodiennes

« Dans les films, il y a l’héroïne et il y a l’amie dévouée. Vous êtes une héroïne, je vous le garantis… mais vous vous comportez en amie dévouée, et on vous pique la vedette ! » La réplique d’Eli Wallach dans The Holiday fait partie de celles qui ont sans doute largement contribué au succès de la comédie romantique de Nancy Meyers. Sous les traits d’Arthur Abbot, Wallach offre au personnage d’Iris interprété par Kate Winslet la première des trois clefs d’émancipation qui lui permettront définitivement de s’échapper de l’emprise toxique de son ex petit ami. « C’est tellement vrai, ça. Dans la vie je me refuse le droit de figurer sur le devant de la scène ! » retorque-t-elle, considérant son analogie comme bien plus efficace et brutale que l’intégralité de ses trois dernières années de thérapie.

La dichotomie opérée par Arthur a quelque chose de doublement métaphysique. Tout d’abord, elle oppose l’archétype de la protagoniste, dont les choix et les rencontres mènent l’histoire, à celui de la meilleure amie, qui n’a pas d’autre raison d’exister que celle visant à soutenir ou pire encore, donner plus de profondeur à celle qui doit retenir toute notre attention en servant régulièrement de soulagement comique. Instaurant de facto une hiérarchisation entre les deux types de personnages, cette drastique différenciation n’est pas sans révéler une approche manichéenne et donc simpliste, voire utilitaire des rôles féminins dits « secondaires » au sein des scénarios de ces films d’amour, dont le fil conducteur est traditionnellement tissé de métaphores autour du développement personnel du personnage principal. En relayant le personnage incarnant les valeurs d’amitié au « second plan », la comédie dite romantique a pour effet de placer la romance et le chemin pour la conclure au centre des préoccupations du spectateur, et à le mêler au développement plus personnel de l’héroïneliant plus d’une fois maladroitement la quête de l’amour à celle de l’affranchissement individuel.

The Holiday

Si l’archétype de la confidente aux répliques savoureuses n’est pas une exclusivité outre-atlantique (on se souvient du personnage de Pénélope dans les succès de Claude Pinoteau, La Boum et La Boum 2) , les années 90 et 2000 ont largement contribué à huiler la mécanique de ce duo déséquilibré, forçant les interrogations. À considérer que ce travers fait partie de la culture populaire, faut-il à présent tourner le dos à ces propositions cinématographiques ou, au contraire, se réapproprier leurs messages dans ce qu’ils véhiculaient de plus positifs ?

« ALWAYS A BEST FRIEND, NEVER A PROTAGONIST »

La caractérisation principale de l’amie dévouée est, comme son nom le suggère d’entrée, son abnégation plus ou moins totale par rapport à l’héroïne. Si l’empathie dont peuvent faire preuve nos proches est une qualité à chérir, les meilleures amies à l’écran ont tendance à n’exister qu’au travers des conseils qu’elles prodiguent à la protagoniste, généralement entre deux scènes de romance clés faisant avancer l’intrigue amoureuse. Disponible à toute heure, elle est du reste souvent le reflet moins glamour de la protagoniste – qu’il s’agisse de sa manière de s’exprimer ou encore de s’habiller.

Pretty Woman

A cet égard, Pretty Woman de Garry Marshall offre des moments d’anthologie de l’archétype, avec le personnage de Kit De Luca incarnée par Laura San Giacomo. Tandis que Julia Roberts vit un conte de Cendrillon modernisé, Kit est dépeinte en délurée et irresponsable colocataire, dépensant l’argent que les deux jeunes prostituées indépendantes ont gagné de concert dans le club où rode le proxénète qui tente jusqu’alors en vain de les enrôler dans son affaire. Si le scénario lui accorde une scène se concentrant sur son développement personnel, que l’on trouverait aujourd’hui d’avantage post-générique en clin d’œil au spectateur, le moment se concentre moins sur elle que sur le personnage de Richard Gere qui, à quelques mètres de là, achète le fameux bouquet de roses rouges qu’il s’apprête à offrir à sa dulcinée.

La mise en scène de Gary Marschall illustre à la perfection l’agencement scénaristique plaçant la meilleure amie systématiquement dans l’ombre de l’héroïne – agencement qui est allé jusqu’à créer des rôles dits « types » dont certaines actrices ont fait toute une carrière. La plus célèbre d’entre elle est sans conteste Judy Greer, qui aura incarné successivement la meilleure amie de Jennifer Lopez dans The Wedding Planner, de Jennifer Garner dans Thirteen going on thirty et de Katherine Heigl dans 27 Dresses. Souvent ignorée malgré des qualités intrinsèques indéniables et une ambition personnelle négligée au profit d’une simple personnification de « l’épaule sur laquelle se répandre », la meilleure amie se fait l’écho d’un stéréotype de genre rabaissant les amitiés féminines au statut de « bureau des pleurs », fort dommageable à une époque cinématographique où la légèreté de ton des comédies romantiques leur permettait de véhiculer des messages pouvant toucher un très large public.

27 Dresses

Pensé de prime abord comme un vecteur positif dans la vie de l’héroïne, la ritournelle d’une amitié – qu’elle soit féminine, ou non – qui voudrait que l’une soit totalement et irrémédiablement disponible selon les besoins de l’autre, est aussi mensongère que dévastatrice : les plus beaux liens d’affections ne sont pas des chimères attendant patiemment d’être invoqués pour des besoins quelconques, mais ceux se poussant mutuellement à devenir les meilleures versions de nous-mêmes. En cela, les amitiés féminines dépeintes dans ces comédies ont tendance à souligner à quel point la protagoniste est auto-centrée, et n’est pas aussi « dévouée » en retour – démontrant combien, pour qu’un lien aussi complexe puisse exister pleinement, il s’agit moins de dévouement que d’égalité.

« SISTERS BEFORE BLISTERS »

Jane Austen l’illustrait parfaitement, et les prolifiques adaptations d’Orgueil et Préjugés, dont le titre place son pluriel plus que jamais à propos, l’ont démontré : il est plus naturel – mais schématique – de rejeter en bloc ce qui nous est inconnu, que d’essayer de le comprendre – a fortiori au travers des yeux de ceux d’un autre. La mise en scène de Joe Wright est ici à saluer, en ce qu’il offre un très bel écrin à l’une des obstinations les plus négligées et pourtant fondamentales dans l’évolution du personnage de Lizzie : le désaccord entre elle et sa meilleure amie, Charlotte. La balançoire comme objet de l’enfance butée, la caméra s’approchant graduellement mais surement du visage de Claudie Blakley et l’accompagnant dans sa marche pour signifier sa décision prise, avant de reprendre un rythme tournoyant à mesure que Lizzie fait face et se sépare de ses a priori, sont une très belle allégorie des sentiments contraires mais humains qui peuvent nous assaillir lorsqu’il est question de ceux qui nous sont les plus chers.

Pride and Prejudice

En montrant combien les préoccupations des rôles dits « secondaires » viennent bousculer la trajectoire du personnage principal, ce dernier est mis face à ses propres faiblesses – son incapacité d’écoute, voire pire, son ignorance quant à la psyché profonde de celle qu’elle clame comme étant son amie la plus chère. Au même titre qu’une quête d’amour, le tissage d’une amitié à travers le temps et au fil des rencontres de chacun est une matière d’autant plus riche qu’elle a l’opportunité de faire évoluer les personnages – a fortiori féminins – au delà des carcans que leur imposent la société, et Hollywood l’avait compris bien avant l’âge dit « d’or » des comédies romantiques. Dans Les hommes préfèrent les blondes, les pérégrinations romantiques de Jane Russel et Marilyn Monroe tiennent délibérément le second rôle, au profit de leur amitié et de leur solidarité à toutes épreuves. De même, la comédie Bridesmaids se focalise moins sur la romance des héroïnes que la relation qui unie une meilleure amie à une autre – plaidant pour l’argument selon lequel les relations sont nourries d’amour non seulement pour la personne qui partage notre vie de couple, mais également pour celle qui nous accompagne en amitié.

Nous nous voyons tous en protagoniste de notre propre vie – et dans ce cadre hautement dramatique, il y a de la place pour chacun de ceux qui la rythme. Qu’il s’agisse de leur esprit fin ou de leur empathie, les meilleures amies de nos protagonistes méritent autant qu’elle la lueur des projecteurs, en ce qu’elles reflètent ce qu’il y a de meilleur en elles, à savoir ce qui les unie.