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WONDER WOMAN

 

Impérialisme, guerre et patriarcat.

Comme à chaque nouvelle sortie de blockbuster de super-héros, qu’ils soient de DC ou de Marvel, on nous promet encore la rupture, l’embellissement, le point d’orgue, le renouveau. Toutes ces contradictions à la fois. Cette fois, on est en droit d’être un minimum attentifs, pour au moins deux points. Déjà, et on ne tirera pas plus ici sur l’ambulance, mais l’univers ciné DC est naze. Ensuite, parce que plutôt qu’un énième ton fataliste, conservateur ou pop-débile, Wonder Woman choisit de tendre du côté du féminisme. Enfin, c’est bien parce qu’il n’y a vraiment pas le choix – le héros est une héroïne. Cette fois, pas moyen d’y couper. C’est Gal Gadot qui s’y colle, avec une naïveté convaincante, un temps.

Wonder Woman est pourtant lesté d’un poids, dès ses premières séquences : celle de sa franchise. La volonté d’universalisation voulue de la part de DC Comics alourdit l’introduction des enjeux sous la couche de son Universe qu’il rattrape à grands coups de pagaies dans l’eau. Enfin, l’héroïne nous est présentée. Narration pompée sur les mythes grecs : pourquoi pas. Séquences animées : sympas.  Et puis plus grand chose. Consciente, et heureusement, du vecteur idéologique et de la responsabilité d’une première super-héros qui ne se sexualise pas sur l’affiche (coucou, coucou) ou qui n’est pas une ingénue transie prostrée contre son monsieur muscle (coucou, coucou), la réalisatrice Patty Jenkins passe son temps à caractériser toutes les actions de sa muse.

En se déroulant fil après fil, le peloton métaphorique est plutôt efficace lorsqu’il met en scène des défis et des dépassements de soi. Beaucoup moins lorsqu’il pointe du doigt une naïveté maladive, certes complètement assumée et justifiée, ou quelques ressorts comiques potaches. Pour autant, Wonder Woman est-il un « bon » film féministe – est-il un film féministe tout court ? Petite parenthèse personnelle.

Je ne saurais regarder quiconque dans les yeux et proclamer que je suis un féministe. Je n’ai jamais lu en profondeur d’ouvrages, de pensées, d’essais, de critiques féministes. Je n’ai jamais participé à un débat ou à un colloque féministe. Mes penchants idéologiques m’appellent, instinctivement, à me ranger et à défendre ceux qui en défendent les causes et les combats. J’apprends par l’erreur à en distinguer les perversions quotidiennes mais je n’en maîtrise ni les définitions, ni les symptômes insidieux dans la société. Ceci étant posé, en bonne foi morale et intellectuelle, je ne sais pas répondre à la question « Wonder Woman est-il un film féministe, bon et juste ? ». Plus encore, il me semble que, depuis mon point de vue, toute tentative de réponse serait biaisée par mon ignorance des enjeux profonds du sujet. Je ne puis dire que ceci : instinctivement, certains biais scénaristiques m’ont fait tiquer, comme l’insistance malaisante de la tension sexuelle entre Diana et Steve (Chris Pine), depuis les toutes premières secondes de leur rencontre jusqu’à leur toute dernière. Ce papier (en anglais) de Linda Belhadj propose une excellente analyse, ce que je n’aurais jamais su faire.

Je suis fatigué de faire la guerre

Revenons-en au film. Comme tout DC/Marvel qui se respecte, Wonder Woman ne perd jamais une occasion pour être ultra-explicite. Par les dialogues, bien évidemment, mais aussi par un montage grossièrement prévisible et par une musique qui ne fait rien tant que de surligner des émotions pourtant déjà on-ne-peut-plus claires – un problème illustré dans cette excellente vidéo de la seule chaîne YouTube ciné de confiance du game, Every Frame A Painting. En plus d’être particulièrement enrageant lorsque le spectateur en vient à chercher désespérément le silence, nous voilà forcés de regarder le sous-texte (si tant est qu’il soit en dessous de quoi que ce soit) et le propos de Wonder Woman. Et c’est là où la patience atteint ses limites.

On sait. On sait que Wonder Woman est un blockbuster, un film de producteurs, un film de super-héros. On sait, et quelque part, le blâme nous en revient à croire, ou à espérer, qu’on nous servira autre chose que de la baston à tous les étages. Appelez ça de l’ignorance, de la bêtise ou de la mauvaise foi. C’est un divertissement, faut le prendre comme tel, à quoi on s’attendait. Mais après tout, le film le dit lui-même : « La seule chose qui compte, c’est ce en quoi on croît ». Le sempiternel espoir, donc. Nous, on avait l’espoir que cette fois, les poings et la castagne ne résoudraient pas tout. Que les mots, les regards et les décisions fassent s’enrayer les armes à feu. Que les bouteilles se vident dans les gosiers plutôt que de s’éclater sur des crânes. Que les petits gestes remplacent les tanks dans la gueule, que les défis moraux fassent plus de traces que les corps projetés à 20 000 à l’heure dans des sols en béton qui n’ont rien demandé, eux. En résumé, que la paix se fasse par la paix, et non par la guerre.

Étrangement, placer le cœur de l’action de Wonder Woman durant la Première Guerre mondiale aurait pu servir une fin comme celle-ci. Après tout, lorsqu’elle débarque à Londres, les Hommes cherchent une armistice. Les soldats se préservent. Que dalle. Pourtant érigée en « gardienne de la paix, du bonheur et des bébés teckels », Diana est si résolue à dissoudre Arès, le Dieu de la guerre, qu’elle est prête à provoquer le chaos et la destruction sur son passage. Le film met-il donc en scène sa propre ironie ? L’espace de dix minutes, dans le milieu du scénario, on aurait pu le croire. C’eut été beau. C’eut été audacieux. Il n’en est rien.

Sans vouloir rentrer dans une analyse impérialiste, géopolitique ou culturelle de bas étage, il semble quand même sacrément saugrenu que celle qui s’érige comme un bouclier de défense pour l’humanité choisisse un camp. Soit un acte de division en soi. Qu’elle s’émeuve pour quelques veuves et orphelins belges et anglais mais massacre, dans une séquence d’héroïsme anachronique, des centaines de soldats allemands dont on ne voit quasiment jamais les visages. Revient-on donc au mythe de la bête ennemie déshumanisée ? Le film ne donne aucune clef de contre-lecture, et préfère se vautrer dans un affrontement final avec un gros bestiau type boss de fin de RPG. C’est moins complexe, et ça fait de jolies couleurs à afficher en boucle au rayon Home Cinema à la FNAC dans 4 mois, lors de la sortie du Blu-Ray.

Wonder Woman, sous couvert de quelques idéaux individuels supposément rafraîchis dont la valeur est pourtant largement critiquable, n’est rien d’autre qu’une nouvelle traduction de ce même enjeu qui traverse tous les films de super-héros, à quelques très rares exceptions : « battez-vous pour les valeurs de la liberté et du libre-arbitre individuel ». Et toujours cette même fatigue de constater que, franchise après franchise, épisode après épisode, les super-héros se métamorphosent en généraux militaires. La guerre leur est indispensable pour exister. Et lorsqu’elle n’existe plus, ils persuadent la plèbe autant qu’eux même qu’ils sont des dieux. Ils se créent leur mythe pour la poursuivre, mus par leur force surhumaine et par la certitude qu’ils ne mourront jamais. La paix se résout donc tristement en une terre promise fantasmée, dont on aperçoit le mirage toujours plus lointain à grands coups de scènes post-générique.

Marvel, DC. Je me suis engagé, il y a longtemps. J’ai pris part aux premières batailles. J’ai connu l’excitation du départ. J’ai connu des défaites mais aussi des victoires alors que je pensais saisir le sens de la guerre. Mais aujourd’hui, je suis las d’avoir passé les 3 dernières années immobile dans une tranchée boueuse, à entendre les colonels vociférer leurs ordres d’assaut, toujours plus fréquents, toujours plus inutiles. Je comprends aujourd’hui, trop tard je le sais, ceux qui ont refusé de mourir au combat, ceux qui ont déserté. C’est fini. Je rentre chez moi. Je suis fatigué de faire la guerre. 




Il est 1 commentaire

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  1. Céline Online
    Je ne vais pas te mentir, ça me fait plaisir de voir un article français qui se pose la question sur le féminisme dans ce film. En écrivant le mien, je me disais : ma pauvre, t’es vraiment hystérique avec ton féminisme, tu vois des problèmes partout. Alors même si tu ne réponds pas, tu t’interroges et c’est finalement le plus important !

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