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VOYAGE À YOSHINO

Jeanne part pour le Japon, à la recherche d’une plante médicinale rare. Lors de ce voyage, elle fait la connaissance de Tomo, un garde forestier, qui l’accompagne dans sa quête et la guide sur les traces de son passé. Il y a 20 ans, dans la forêt de Yoshino, Jeanne a vécu son premier amour.

Retour aux sources.

Peut-on guérir de son premier amour ? La question semble incongrue, tant elle a été traitée et rabâchée, en littérature, au théâtre et au cinéma. C’est pourtant ce que nous propose Naomi Kawase dans Voyage à Yoshino, son dernier long-métrage, où elle dirige pour la première fois une actrice française, en la personne de Juliette Binoche, accompagnée par Masatoshi Nagase, qui commence à devenir un habitué chez la réalisatrice de Vers la lumière et Still the water.

Il paraîtrait qu’un champignon, au nom évocateur de « Vision », guérirait les âmes humaines en peine, traversées par le chagrin et la douleur. Ses propriétés adjuvantes, Jeanne (Juliette Binoche) les poursuit ardemment, jusqu’à se rendre au Japon, sur le lieu où, bien des années plus tôt, l’homme qu’elle aimait s’en est allé. Car ce champignon ne libèrerait ses spores que tous les mille ans, au beau milieu d’une forêt séculaire, dans un espace temps indéterminé entre l’automne et l’hiver. C’est à cet endroit que Jeanne rencontre Tomo (…), solitaire mais non ermite, qui par un isolement consenti a mêlé son quotidien imperturbable jusqu’alors à celui des arbres qui l’entourent. Comme pressenti, la quête de Jeanne ne prendra ni l’aspect espéré, ni le dénouement escompté. Naomi Kawase évite l’écueil usé jusqu’à la corde de la morale aporétique, qui émerge généralement de discussions interminables sur les véritables remèdes contre la mélancolie profonde. Doit-on ingurgiter un champignon pour régler ses problèmes, au lieu de travailler sur soi ? Peu importe, là n’est pas le sujet.

La mort, une nécessité incontournable pour la renaissance

A l’instar de Jeanne, c’est Naomi Kawase elle-même qui revient sur ses pas, pour Voyage à Yoshino, en retrouvant les arbres qui surplombent sa ville d’enfance, Nara. Plus que jamais, sa caméra se positionne en témoignage d’un passé qui peine à aller de l’avant, tant les transitions amorcées menacent son territoire. Il est étrange d’observer à l’écran cette forêt que rien ne semble atteindre, qui change du vert au rouge, en passant par le jaune et l’orange, au fil des saisons, puis qui s’entrouvre subitement sur une route parfaite, goudronnée, balafre ô combien pratique pour les déplacements humains. Naomi Kawase a toujours été fascinée par la nature, son Japon traditionnel et ses réminiscences, qu’elle explore en prenant tout son temps, envoûtée par une feuille, des racines, le vent dans les hautes branches, les plantes hydrofuges, qui laissent s’échapper les gouttes de pluie, comme si elle ne parvenait jamais à se lasser par les manifestations de vie qui l’entourent, en dehors de tout cadre citadin. C’est dans cette nature qu’elle pousse ses personnages, à ne plus seulement la traverser, mais à ne faire qu’un avec, dans un parachèvement philosophique empruntant au bouddhisme, où la mort est une nécessité incontournable pour la renaissance, sous une forme indéterminée.

Juliette Binoche chez Naomi Kawase
C’est aussi dans ces scènes où les mélanges organiques s’opèrent que les corps se mettent à danser sans entraves, grâce aux talents des acteurs choisis, formant ainsi un appel antédiluvien à la création nouvelle et perpétuelle. De ces animations subites, contrastant avec la retenue et les non-dits qui jalonnent tout le film se dégage une émotion mystique à laquelle Naomi Kawase nous a longuement habitué. On retrouve dans Voyage à Yoshino le cycle du vivant formé par les végétaux, les hommes et les animaux, qui s’imbriquent dans une temporalité volontairement décousue, tant la blessure occasionnée par le souvenir peut brûler intensément.  

On pourrait légitimement reprocher à Naomi Kawase une forme d’austérité, paradoxale, dans ses obsessions naturalistes. Les dialogues de Voyage à Yoshino sont presque toujours laconiques, faisant appel à une économie de mots dont l’absence interroge sur la réflexion menée. Sans en appeler aux grands principes, il faut bien admettre que le malaise civilisationnel est palpable, puisque personne ne semble vraiment être à sa place, dans cette forêt. Jeanne fuit son pays pour trouver un champignon, quand Tomo se fuit pour ne pas malmener sa sensibilité. Et que dire de ce vieil homme, qui déplore la disparition des plantes médicinales, et du savoir ancestral qui accompagnait leur culture désormais éteinte ? Le temps creuse le décalage irréconciliable entre l’homme qui peine à avancer dans son environnement, sans cesse mouvant. C’est sa sensibilité envers ce phénomène que Naomi Kawase a voulu décrire, en s’éloignant des aires densément peuplées de ses précédents films. Appréhender le poumon vert de la Terre et ses dangers donne les plus belles compositions picturales du film. L’intérêt sera peut-être moins poussé, mais plus poli pour le chemin individuel du personnage campé par Juliette Binoche, dont l’histoire peine à sortir d’une impression persistante de déjà-vu.

La fiche
voyage yoshino affiche

VOYAGE À YOSHINO
Réalisé par Naomi Kawase
Avec Juliette Binoche, Masatoshi Nagase…
Japon – Drame

Sortie : 28 novembre 2018
Durée : 109 min