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UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT

La fiche

Réalisé par Bi Gan  – Avec Tang Wei, Huang Jue, Sylvia Chang …
Chine – Drame – Sortie : 30 janvier 2019 – Durée : 138 mn

Synopsis : Luo Hongwu revient à Kaili, sa ville natale, après s’être enfui pendant plusieurs années. Il se met à la recherche de la femme qu’il a aimée et jamais effacée de sa mémoire. Elle disait s’appeler Wan Qiwen…

La critique du film

Rarement l’expression « tourner autour du pot » n’avait pris un chemin aussi enthousiasmant. Trois ans après Kaili Blues, son premier film, qui était resté à l’affiche un mois entier dans certaines salles parisiennes, grâce au bouche à oreille des spectateurs de cinéma, Bi Gan revient avec Un grand voyage vers la nuit, à l’orée de ses trente ans. Les mauvaises langues qualifieront en comparaison Kaili Blues de brouillon, hurlant avec les loups qui ne verront qu’une redite dans Un grand voyage vers la nuit. Pourtant, Bi Gan lui-même n’était pas satisfait de ce premier film, dans lequel ses possibilités avaient été entravées par le manque d’argent, nonobstant un résultat plus qu’admirable, pour un premier essai à un aussi jeune âge.

À Kaili, cette bourgade à la sonorité aussi phantasmagorique que les images qui y ont été tournées par la « huitième génération des réalisateurs chinois », Bi Gan y retourne, et retourne ce diamant brut dont il tire un résultat différent, grâce à la lumière qui frappe une autre face. C’est un diamant qu’il polit, y revenant sans cesse, par le truchement du souvenir qui le hante, le souvenir de cet endroit où il est né et a grandi qui devient le lieu des possibles à travers la fiction.

Un grand voyage vers la nuit
Il y a dans Un grand voyage vers la nuit quelque chose de la littérature et de la mélancolie qu’elle suscite dans le coeur du lecteur une fois l’ouvrage refermé, une nostalgie qui se fait malheureusement trop rare au cinéma. Sa narration déstructurée est celle du joyau sans cesse taillé, formant un monde de rêves merveilleux où les couleurs se juxtaposent pour recréer une ambiance à la fois éthérée et cotonneuse. En somme, une sacrée expérience, dont la durée dépasse les deux heures.

La 3D diégétique

Il est tout aussi difficile de trouver plus qu’une mince ligne de trame dans les films de Bi Gan qu’il est appréciable de constater l’inventivité du jeune réalisateur aux références peut-être communes (Tarkovski, Hou Hsiao-Hsien…) mais auxquelles il tente de rendre hommage en faisant sans cesse preuve d’inventivité. Kaili Blues et Un grand voyage vers la nuit ont en commun le lieu. La narration morcelée. L’immanence du rêve dans la fiction. Le souvenir diffus et émouvant que laissent les êtres dans notre mémoire. Des idées intellectuellement appréciables, dans la forme pure du cinéma ; là où, dans Kaili Blues, le générique s’affichait au bout de quelques dizaines de minutes sur un écran de télévision, s’intégrant parfaitement au récit, le rêve devient fantastique avec Un grand voyage vers la nuit, sans jamais tomber dans la chimère illusoire, grâce à une idée géniale de 3D diégétique, c’est-à-dire de dimension ajoutée à l’image plate à la fois dans le récit, et dans la salle, puisque c’est à l’instant précis où le personnage principal enfile ses lunettes à l’écran que le spectateur doit placer les siennes sur son nez.

À partir de là, comme avec le plan séquence de Kaili Blues dont Bi Gan récupère le procédé pour l’améliorer, Un grand voyage vers la nuit nous fait embarquer sur la grande roue de l’imaginaire pour une odyssée radicalement différente de ce qu’on a l’habitude de vivre dans une salle de cinéma. Cette 3D est un dispositif essentiel au film, en permettant de prolonger l’ivresse suscitée vers des sphères inattendues, y compris dans les pérégrinations des personnages : qui imaginerait un homme et une femme s’envoler dans les cieux grâce à l’action magique d’une raquette de ping pong ?

Un grand voyage vers la nuit mériterait une foule de superlatifs, tous plus laudatifs les uns que les autres, mais il y a une manière de définir au mieux ce sur quoi Bi Gan a réussi à mettre le doigt, ce qu’on espère le voir prolonger jusqu’à sa forme la plus magnifiée : un cinéma du sentiment.



Présenté dans la section Un certain regard au festival de Cannes 2018


La bande-annonce