Pacifiction

TOURMENT SUR LES ÎLES

Sur l’île de Tahiti, en Polynésie française, le Haut-Commissaire de la République De Roller, représentant de l’État Français, est un homme de calcul aux manières parfaites. Dans les réceptions officielles comme les établissements interlopes, il prend constamment le pouls d’une population locale d’où la colère peut émerger à tout moment. D’autant plus qu’une rumeur se fait insistante : on aurait aperçu un sous-marin dont la présence fantomatique annoncerait une reprise des essais nucléaires français.

Critique du film

Au sein du cinéma contemporain, les grands formalistes comme Belà Tarr ou Alexandre Sokourov tiennent une place toute particulière. Éloignés des injonctions narratives et commerciales, on retrouve ce cinéma de la recherche et de l’esthétique qui s’affranchit de nombreux codes avec des méthodes de travail qui tranchent avec les habitudes des tournages traditionnels. Le catalan Albert Serra est un digne représentant de ce regard singulier, qu’il développe depuis quatre long-métrages, trouvant son confort dans la représentation de l’Ancien régime, ses trois premiers films se développant aux XVIIème et XVIIIème siècle. Avec Pacifiction (ou Tourment sur les îles), Serra s’aventure pour le première fois dans le contemporain, très loin de l’Occident, sur l’archipel des îles Sous-le-vent et son joyau Tahiti. On y retrouve Benoît Magimel en Haut-commissaire de la République, emmêlé dans des intrigues de géo-stratégie très ardues.

Le premier constat est la merveilleuse idée de l’auteur d’investir un tel territoire. Tahiti est un espace peu filmé dans l’histoire du cinéma de fiction, le tout dernier film de F.W. Murnau, Tabou, étant toujours la grande référence du cinéma polynésien près de 90 ans après son tournage. Albert Serra utilise à son maximum le potentiel cinégénique de cette île merveilleuse, de l’aube au crépuscule, tissant une matière où l’on devine toutes les couleurs du spectre lumineux. Ensuite, le film affirme une fois de plus le retour en force d’un acteur ringardisé au début des années 2010, Benoît Magimel, qui a coup sur coup joué dans Lola vers la mer, Une fille facile et De son vivant d’Emmanuelle Bercot, entre 2018 et 2020. Dans Pacifiction, il est de tous les plans, toutes lunettes bleutées dehors, dans un corps assumé comme vieillissant et abimé, composant un personnage qui a tout du Gérard Depardieu du même âge.

Pacifiction

S’il occupe l’espace de façon corporelle, c’est aussi par le verbe qu’il est omniprésent. Homme politique, représentant de l’Etat français, amis des tahitiens qu’il utilise pour mener à bien sa mission diplomatique, Magimel se lance dans des logorrhées verbales qui semblent ne jamais devoir s’arrêter. Ce qui est encore plus étonnant est que de son propre aveu, aucun texte ni dialogue n’est écrit avec Albert Serra. On entre sur le plateau sans avoir du ingérer des pages d’écriture, libre d’improviser des discours d’une rondeur exceptionnelle. Si le scénario n’est pas la préoccupation principale du cinéaste catalan, il arrive malgré tout à créer des moments sublimes où le Haut-commissaire démontre tout son talent oratoire, notamment dans une scène face aux chefs locaux où il manie la douceur et le glaive, sans jamais se départir de sa douceur et sa bonhommie.

Ces moments de grâce se multiplient jusqu’à se dissoudre dans la nuit polynésienne, l’enjeu de la reprise des essais nucléaires se dissipant lui-même dans des nappes musicales éthérées et électro où le film n’est plus qu’une vaste toile abstraite où les corps s’exposent, la lumière et la couleur s’y reflètent, avec pour fond régulier la voix d’un Magimel devenu prophète et omniscient. Les marins français se prêtent au jeu, l’Amiral dansant avec les habitants, dans un tour de chauffe qui précède le grand final qui s’il n’est pas intelligible possède une force hypnotique inouïe. Albert Serra replace le cinéma au centre du jeu, lui qui se considère comme l’égal de Dreyer et de Bresson, dans un génie qui n’a d’égal que sa mégalomanie et son assurance d’être un des plus grands auteurs contemporains. Si le grand public n’a jamais été aussi loin en terme de démarche, l’art, lui, est célébré comme rarement ces dernières années, en lettres de feu brillantes se reflétant sur le lagon polynésien.

9 novembre 2022De Albert Serra, avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau et Matahi Pambrun.


Cannes 2022 – Compétition officielle