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TIREZ SUR LE PIANISTE

Carte blanche est notre rendez-vous pour tous les cinéphiles du web. Régulièrement, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette vingt-sixième occurence, nous avons invité une cinéphile et mélomane que certains d’entre vous connaissent probablement sur Twitter : Marie Baudino. Répondant à notre invitation, grande Truffaldienne devant l’éternel, celle-ci clame son amour pour Tirez sur le pianiste. En prose, en images et en musique. 

Carte blanche à… Marie B.

Tout a commencé par une invitation. Mon goût pour la Nouvelle vague et la nostalgie teintant certains de mes tweets liés au cinéma attire l’attention des Bleus du miroir. « Nostalgique, vous dites ? Je me nourris de Truffaut, de Marcel Carné et de Reggiani à longueur de journée ? Je vous l’assure, je respire quand même la joie. » 

Est ensuite venu le moment décisif de décider d’un sujet. Bon. Alors. Je pourrais écrire cent-trois lignes sur pourquoi Catherine Frot mériterait un jour d’être considérée « en tant que telle » (les vrais comprendront), c’est-à-dire comme une actrice de film d’auteur. Arnaud Desplechin, faîtes quelque chose. Je pourrais envisager de m’attarder longuement sur le beau minois de Laurence Olivier, sur lequel les critiques ne reviennent jamais assez.

Et puis, je me suis posée sur mon canapé en regardant le plafond d’un air mélancolique tel Woody Allen dans Manhattan qui se demande: « Why makes life worth living ? » « Pourquoi la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? »

Alors c’est simple, dans la vie j’aime la musique classique, j’aime le noir et blanc, j’aime Truffaut, j’aime Aznavour, j’aime les yeux de Marie Dubois, j’aime la simplicité en amour, « c’est si simple l’amour » (Arletty, sors de ce corps) et j’aimerais donc tout simplement vous parler de Tirez sur le Pianiste de François Truffaut.

Truffaut avant Léaud

C’est l’histoire d’un pianiste de bar, virtuose à qui la vie a joué des tours, Charlie (Aznavour), poursuivi par des gangsters après avoir été mêlé aux affaires de ses frères. Léna (Marie Dubois), serveuse au bar dans lequel il joue, s’éprend de lui et une histoire d’amour naît entre les deux protagonistes. Tout d’abord, ce qui m’intéresse c’est de vous exposer l’un des premiers films de Truffaut. Le « ton Truffaut », un peu faussé, que l’on retrouve après dans sa grande période Jean-Pierre Léaud ou plus tard dans le Dernier Métro, n’est pas encore installé. On découvre à peine les films de la Nouvelle Vague, À Bout de Souffle vient de sortir, bref on découvre un tout nouveau genre de films.

On est aussi tout content de retrouver quelques bouilles des 400 Coups, dont Albert Rémy et Richard Kanayan (le petit qui avait auditionné pour les 400 Coups en imitant Aznavour, qui n’a pas pu avoir de répliques parlantes et qui a fini par se retrouver dans un second film… avec Aznavour !) Truffaut joue avec des situations comiques dans un contexte assez noir. Les méchants sont drôles car très bêtes, mais quand même ils sont mé-chants. Il passe de la nostalgie de Delerue à la chansonnette de Boby Lapointe, sans transition, et ça passe. Et c’est avant tout un film sur les relations amoureuses. Laissez-moi donc vous dire comment les 45 premières minutes du film font de Tirez sur le Pianiste l’un des meilleurs Truffaut.

Avant toute chose, je vous passe un extrait de Framboise chanté par Boby Lapointe dans le film histoire de filmer vos réactions de « ‘suspicionneux’ des films d’auteur qui s’écoutent parler dans leur intellectualisme ». Mais oui, je sais bien que Truffaut ça vous rend sceptique ! Allez on s’ambiance un peu.

Charlie et Léna : une définition de l’amour romantique

C’est bon vous êtes détendus ? Alors, déjà le film s’ouvre avec les cordes frappées d’un piano, sur le thème de George Delerue qui sera repris tout au long du film. Jazzy, nostalgique. On lance le film, et on a déjà envie d’attraper un plaid, de faire chauffer de l’eau et d’infuser dans une tasse une tisane pomme-cannelle avec du miel. Bref, Delerue ou une certaine idée du paradis. Je vous laisse vous imprégner des trente premières secondes du thème, c’est suffisant.

Il faut que je vous avoue quelque chose : j’adore Marie Dubois. Mais alors vraiment. Presque autant que Charles Aznavour. Du coup je vous invite à découvrir son audition pour le rôle en présence de Truffaut, histoire de vous familiariser avec l’actrice, sa spontanéité, sa fraicheur, sa sincérité, et avec le ton si particulier de sa voix, mi-suave mi-gouailleuse.  

Charlie and Léna, donc. Ils se rencontrent au bar. La plupart de leurs scènes importantes sont des scènes où ils marchent côte à côte dans la rue et au cours desquelles une tension amoureuse se développe. Typiquement, quand deux personnes se plaisent, mais qu’aucun ne va oser faire le premier pas alors que les deux meurent d’envie de se prendre la main. Ça, ça me met dans des états… (pardon).

Il la raccompagne, ils marchent l’un à côté de l’autre, Aznavour voudrait lui prendre la main mais il n’ose pas, il la pense trop sophistiquée pour se laisser approcher ou pour faire des blagues faciles. Finalement, elle rit car il grimace involontairement. Premier indice de la jovialité de ce personnage et de sa capacité/de son tempérament à prendre la vie comme elle vient. Elle disparaît dans la nuit sans même prévenir. D’apparence incontrôlable, elle se laisse toutefois atteindre par ses sentiments.

Le génie de Truffaut est de nous montrer tout cela dans des gestes, dans des regards, dans des sourires, et dans les réflexions intérieures des personnages qui pourraient être les réflexions de chacun sur comment aborder une personne qui nous plaît sans paraître trop insistant. Plus tard dans le film, une seconde scène de balade où Charlie se voit surpris que Léna lui ait pris naturellement le bras après avoir vécu une scène de kidnapping. (On s’aperçoit d’ailleurs que Léna adore jouer les gangsters, ce qui ne fait qu’augmenter ses charmes). Toujours souriante, agissant toujours spontanément, et presque avec drôlerie. Lui ne sait comment réagir à tout cela.

Puis un énième plan de jambes, sacré François.
Truffaut, l’homme qui aimait les jambes.

Léna lui explique qu’elle sait tout de lui, de son passé, de sa carrière. Puis, après une scène d’amour dont le public est privé (tant pis),  couchée à côté de lui, elle lui parle de ce qu’elle a ressenti lorsqu’il l’a raccompagnée, sur le thème du film toujours doux et mélodieux. Je vais éviter de vous hurler que cette scène est magnifique, mais elle est ma-gni-fique. Elle lui explique comment finalement, c’est elle qui a jeté son dévolu sur lui, bien avant qu’il ne la remarque : « Et puis il y avait moi que tu regardais sans cesse et que tu ne voyais même pas ». J’aime particulièrement la beauté de cette réplique, au cas où vous n’auriez pas encore compris que je suis une fragile.


Bref, un peu de douceur, de subtilité. La justesse des acteurs, leur sincérité, leur alchimie. Profiter de ce qu’on a pendant qu’on l’a encore. « Quand tu m’aimerais plus, dis-le-moi. La seule chose que je demande à un homme c’est de me dire que c’est fini quand c’est fini ».

Une réflexion sur la relation amoureuse à travers les monologues

Sur 1h18 de film et à peu près six minutes de monologues divers et variés, Truffaut fait le tour d’un très grand nombre de thèmes liés à la relation amoureuse. Le film commence sur une conversation complètement hasardeuse entre deux hommes qui ne se connaissent pas mais qui parlent mariage ; je trouve une innocence vraiment touchante à ces dialogues. L’un d’entre eux dit : « On ne se reverra jamais, mais c’est une bonne chose de pouvoir parler librement à quelqu’un, de vider son sac » .

Truffaut met aussi en valeur le côté matériel en amour lorsque le personnage de Michèle Mercier, Clarisse, « la fille de petite vertu », fait état de toute sa lingerie devant Charlie. Aznavour réplique qu’il est un puritain et lui fait comprendre que le prix de sa lingerie n’incitera en rien le sentiment amoureux. J’en déduis qu’il est davantage ému par la complicité pure, comme celle qu’il a eue jadis avec Théresa ou plus tard avec Léna.


On apprend au cours des péripéties que Charlie a mené une très grande carrière de pianiste, jouant dans les plus grandes salles parisiennes, et qu’il a été marié et heureux avec une femme, Théresa.
Ici, une nouvelle thématique: celle de l’artiste et de son égo qui le rendent invivable au quotidien et qui mettent son couple en péril (son snobisme créant la jalousie de sa femme, serveuse dans un restaurant). Une situation qui casse un peu l’image du personnage principal, qui jusqu’ici semble jouer « l’homme parfait ». Oui parce que personne n’aime les personnages trop lisses !

Dernier thème et pas des moindres : Truffaut dresse un portrait caricatural de l’homme misogyne et lourdaud dans les personnages des kidnappeurs : « Je tombe amoureux des femmes jusqu’à ce qu’elles ouvrent la bouche ». Ce à quoi Marie Dubois répond : « Jolie mentalité », n’essayant même pas de s’abaisser à de pareils propos. Pour finir, tout ce que j’apprécie chez une femme, je le retrouve dans le personnage de Léna : une femme forte, indépendante, qui tient tête, mais qui se laisse toucher par les sentiments qu’elle éprouve, qui profite de chaque instant, qui ne laisse pas de place au doute, car la vie est bien trop courte.

Bref, c’est de toute beauté

Vous passant les détails du scénario, car il y a tout de même quelques coups de pistolet par-ci par-là, le film se referme sur le regard de Charlie, retourné à son piano et jouant le thème de Delerue, avec un phrasé légèrement plus nonchalant et marqué par la mélancolie.

Ce n’est pas une histoire de gangsters.
C’est une histoire sur les femmes, sur les hommes.
C’est un hommage au romantisme.
Et c’est Marie Dubois.

Marie B.

 




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