The wheel of fortune

THE WHEEL OF FORTUNE AND FANTASY

Les trois épisodes, qui tournent chacun autour d’une femme, racontent l’histoire d’un triangle amoureux inattendu, d’un piège à séduction raté et d’une rencontre qui résulte d’un malentendu.

Critique du film

Deux ans après Asako 1 & 2, Ryusuke Hamaguchi multiplie les formes pour revenir occuper le devant de la scène cinématographique. Il fut le scénariste du nouveau film de Kyoshi Kurosawa présenté à Venise en 2020, Les amants sacrifiés, programmé pour une sortie dans les salles le 21 avril prochain. Il est également de retour comme réalisateur avec Wheel of fortune and fantasy, présenté en compétition à Berlin en ce début mars 2021. La première surprise que révèle ce nouveau projet est sa composition en trois histoires indépendantes, avec leurs histoires et leurs personnages propres. Il n’est pas question d’une même famille, d’une même ville ou bien d’un lien aussi évident, sauf peut-être celui de traiter d’histoires d’amour dont le passé rebondit dans le présent.

UN AMOUR NE DE L’INDECISION

On retrouve au centre de ce triangle d’histoires courtes trois femmes, Meiko, Nao et Moka, prisent dans une situation qui voit intervenir un amour passé dans leur quotidien. Le sentiment commun à toutes est sans doute l’indécision, et le déclencheur du sentiment amoureux. Kotone Furukawa joue Meiko, toute jeune femme découvrant qu’une de ses meilleures amies a un nouvel amour dans sa vie. Comme souvent chez Hamaguchi, l’intrigue s’entame sur une longue plage de dialogues. Les deux amies partagent un taxi qui les ramène chez elles après une séance de photos professionnelles. Meiko est modèle, exubérante, avec un caractère enjoué qui tranche d’avec le calme de son amie Tsugumi. Quand elles se séparent enfin, il s’opère une rupture dans le récit, et une accélération du rythme du film qui se dévoile tout à coup dans sa complexité.

The wheel of fortune
Meiko se trouve être l’ex petite amie du nouvel amour de Tsugumi, qu’elle s’empresse de retrouver à son bureau pour le confronter à sa découverte. La naissance du sentiment amoureux est ici l’impossibilité de celui-ci, sa frustration comme catalyseur. On retrouve les circonvolutions bordées de dialogues déjà très présentes dans Possession, le premier film du réalisateur japonais. Celui qui n’existait plus quelques secondes auparavant est devenu une évidence, presque une obsession, avec une charge de paroles bouleversantes qui viennent perturber le nouvel ordre établi entre les personnages. La fougue et les actes manqués de ce premier épisode font échos à la douceur qui semble ne pouvoir être altérée du dernier morceau de The wheel of fortune and fantasy.

LA REDEMPTION PAR LE JEU

Si le fond est tout aussi sérieux, une quarantenaire vient retrouver son seul amour, perdu à la fin du lycée, on ressent profondément qu’il ne peut plus désormais y avoir de tempêtes entre des personnages plus âgées, cédant à la colère une douceur merveilleuse distillée avec la grâce de celles qui ont déjà beaucoup vécu mais aussi perdu en chemin. Les deux femmes jouent, elles prétendent être quelqu’un d’autre, après s’être trompée sur leurs identités respectives. Elles ne sont pas les camarades de classe qui chacune de leur côté ont changé leur vie. Peu importe, il est temps de guérir, de pardonner et de ne plus vivre dans ces moments douloureux qui ont trop troublés la trame de leur vie. En quelques petits détails échangés, une accolade et autant de sourires, le bonheur a pris la place du poids de la douleur emmagasinée.

The wheel of fortune
Sur le chemin de cette rédemption se trouve la seconde histoire, tel un pont entre les deux rives opposées que nous venons de décrire. C’est aussi la plus étrange, racontant Nao, une jeune mère reprenant ses études, fréquentant un amant plus jeune, et fascinée par un professeur auteur à succès. La frustration qui ourle chaque histoire prend ici la forme d’un rejet par l’écrivain qui repousse Nao. Cet étrange personnage semble fossilisé dans sa posture de professeur, comme si un douloureux traumatisme le faisait se réfugier dans une armure de protection contre le monde et ses émotions.

Ce magnifique moment de jeu, où l’on voit Nao réciter à voix haute le texte érotique écrit par le professeur, est la clef de voute du récit. C’est le point de bascule de toutes ces histoires, là où le destin prend une direction perverse pour cette femme qui d’un jeu perd une partie de sa vie. On se trouve alors exactement au point délicat de la douleur, à mi-chemin des deux autres chapitres du film. La tonalité amère et presque aigre de cet instant tranche avec la fulgurance de Meiko, et la sagesse des deux femmes plus âgées du dernier segment.

Ryusuke Hamaguchi décrit à merveille toutes les étapes du dépit amoureux, de ses prémisses à la douleur, jusqu’à la rédemption par une bienveillance et un esprit enfantin retrouvé qui guérit et réjouit plus qu’on ne pourrait le croire possible. Il met en scène une admirable histoire aux multiples visages, presque tous féminins. Si l’on retrouve quelques protagonistes masculins dans le film, ils sont très secondaires, et souvent assez médiocres, que ce soit l’ex petit ami de Meiko, ou l’amant étudiant de Nao. Au terme de ces histoires il ne reste plus que ces deux femmes enfin en paix avec elles-mêmes, délestées des histoires passées, les yeux plein d’amour et de reconnaissance.

Dans son style déjà reconnaissable, Hamaguchi a réussi une merveille d’histoire, où chaque morceau semble être le ricochet d’un même jet de pierre perturbant la quiétude d’une étendue d’eau, dans une harmonie délicieuse qu’on peine à quitter une fois son mouvement terminé.


Grand Prix du Jury à la Berlinale 2021