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THE MANGROVE

Mangrove raconte l’histoire vraie des Neuf du restaurant Mangrove, ce groupe de personnes qui étaient des leaders lors de la marche de protestation à Londres en 1970 dans le quartier de Notting hill. Le procès qui suivit fut la première occasion de reconnaître officiellement le racisme inhérent dans les comportements de la police métropolitaine londonienne.

Critique du film

Small Axe est le nouveau projet du réalisateur britannique Steve McQueen, deux ans après la sortie des Veuves, son dernier long-métrage sorti dans les salles françaises. Pour en parler il faut poser un préalable : ce sont bien cinq films dont il est question, et non cinq épisodes d’une mini-série. Cinq films pensés comme tel, des œuvres de cinéma éminemment personnelles qui ressemblent énormément à leur créateur. Le premier film de cette salve s’appelle The Mangrove, du nom du restaurant créé par Frank Crichlow dans le quartier de Notting Hill à la toute fin des années 1960. Au Mangrove on sert de la cuisine épicée typique des West indies, ces îles de l’Atlantique où l’on retrouve notamment la Jamaïque ou Trinidad. C’est aussi un lieu qui devient un hâve de paix pour toute une communauté qui peut s’y retrouver, jouer au dés, discuter et cultiver de la joie dans un environnement qui s’avère vite terriblement hostile. C’est ce qui frappe dans les premières minutes du film : dans les pas de Frank on voit surgir la ville de Londres. En reconstruction, en agrandissement, des routes poussant ci et là pour faire apparaître la cité moderne que nous connaissons. Cette communauté noire a participé activement à cette éclosion d’une nouvelle mégalopole, elle y est venue travailler, incitée par le gouvernement britannique de l’après Guerre.

The Mangrove

Steve McQueen raconte une histoire presque inédite, et c’est en cela un choc inattendu. Les années 1960 en Angleterre sont dans l’imaginaire collectif celui du Swinging London, de la débauche, de la musique et de la drogue. Une certaine idée de la liberté incarnée par la musique des Beatles et des Rolling Stones. Ce que nous révèle le réalisateur de Shame c’est tout d’abord que c’est un biais, car c’est aussi pour la communauté décrite une période d’agressions racistes permanentes. Celle-ci dans nos esprits correspond plus aux Etats-Unis de la fin de la ségrégation, avec ce talent qu’ont toujours eu les réalisateurs américains pour représenter leur Histoire au moment même où les événements se déroulent. Peu de films parlent du racisme endémique aux sociétés européennes, et à la violence policière sous entendue dans les discours. McQueen commence par nous présenter cette réalité, sa couleur et sa musique si particulière, avant de nous familiariser au climat étouffant qui entoure le Mangrove. Le restaurant devient la cible d’un groupe de policiers, agissant en toute impunité pour détruire cet effort de construction d’un lieu qui finit par dépasser le cadre du simple restaurant. Le harcèlement qui est décrit est celui de l’empêchement absolu d’exister pour une population qui participe à la construction même du pays dans lequel elle vit.

Un autre des talents de l’auteur est de présenter tout ce qui entoure le lieu, la vie qui s’insère et parcours ce moment de l’Histoire. On voit ainsi passer par là des militants, des personnes engagées politiquement, affiliées ou non aux Black Panthers comme Althéia Jones, toute une conjonction d’intérêts convergents. La marche qui s’en suit, et les heurts inévitables de l’affrontement, font basculer le film dans une logique de procès. On demeure dans une démarche assez classique, engagée mais tout à la fois factuelle et objective. Les mots de Darcus Howe résonnent haut et fort, « le temps est venu », celui de dire enfin officiellement nous ne pouvons plus vivre comme cela. C’est aussi une occasion magnifique de pourfendre l’idée d’un communautarisme délétère des personnes noires représentées. Comme le dit Howe, si cela est une communauté, c’est de fait, car nous sommes ici au sein du même quartier, oppressés par les mêmes personnes. Si elle existe c’est avant tout à cause et par le fait de l’Etat britannique. Cette prise de conscience politique a tout l’éclat de la déclaration faite dans une cour de justice vénérable comme celle de l’Old Bailey, vieille cour anglaise où l’on porte encore perruques et robes et où le juge est roi en son royaume.

The Mangrove
On remarque dans un grand classicisme de la mise en scène, avec une épure vivifiante qui écarte d’un revers de la main toutes les afféteries souvent reprochées à Steve McQueen. Il gagne ici en sobriété, perd en spectacle et ce même dans le cadre d’un film qui consacre une grande partie de sa narration à un procès, avec ce que ça contient de prise de paroles. On repère donc une évolution dans son cinéma qui le grandit d’autant plus et laisse une place plus grande aux émotions. Si Small Axe est un projet pluriel, où chaque opus est indépendant, on note bien que The Mangrove en constitue une sorte de porte d’entrée. Il permet de s’introduire avec facilité dans un univers de cinéma auquel on semble plus familier. Il permet ensuite de porter des films encore plus audacieux formellement, comme nous le verrons avec Lovers rocks. En une fiction on voit tous les progrès et le chemin parcouru par le cinéaste, et c’est bien plus qu’un coup de semonce auquel nous assistons. La science du plan de McQueen, lui peut être plus que n’importe qui est capable de construire dans le champ de la vie et des choses incroyables, brillent d’autant plus avec cette maîtrise et cette simplification du geste.

The Mangrove
The Mangrove s’inscrit sur plusieurs années, il constitue les fondations sur lesquels les autres films vont pouvoir reposer. Il est donc également le constat que la société britannique contient en son sein un racisme systémique qui dépeint un tout autre visage de ce pays dans ce moment précis de son histoire. Ce cycle de films constitue peut être dès lors l’un des projets les plus enthousiasmants de ce tournant du siècle, une exploration du passé d’une nation européenne, dans ce qu’elle a de plus malaisante et malfaisante. McQueen en profite pour révéler de nouveaux visages, peu ou pas connus en dehors du Royaume Uni, comme Shaun Parkes et Malachi Kirby, tous deux sublimes dans leurs rôles de patron de restaurant et de militant pour les droits des personnes noires. Letitia Wright et Rochenda Sandall permettent de représenter des femmes fortes, omniprésentes dans ces luttes pour l’égalité et la reconnaissance du racisme. Elles démontrent également qu’au sein même de cette communauté, et cela est encore plus criant dans Lovers rock, il existe un sexisme et un rapport de force qui les minore encore plus que leurs homologues masculins.

Diffusés sur la BBC, les chaînes publiques de la télévision britannique, pour ce qui est du Royaume-Uni, et sur Amazon prime aux Etats-Unis, il est pour l’instant difficile d’accéder aux films Small Axe. Pour l’heure on ne peut les voir que sur Apple TV, dans une version non sous-titrée assez ardue du fait de l’utilisation d’argot jamaïquain omniprésent. Les films seront bientôt disponibles sur Salto, la plateforme en ligne de France Télévisions, ce qui en 2021 les rendra visible au plus grand nombre en France. On regrette bien sûr que ces magnifiques œuvres de cinéma soient empêchées de trouver une sortie dans les salles comme elles le mériteraient. La grandeur et la force de ces cinq films seraient magnifiées par la magie de l’expérience du grand écran. On ne peut qu’espérer des jours meilleurs pour l’ensemble de la filière cinématographique.


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