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THE LITTLE STRANGER

Fils d’une modeste domestique, le docteur Faraday s’est construit une existence tranquille et respectable en devenant médecin de campagne. En 1947, lors d’un été particulièrement long et chaud, il est appelé au chevet d’une patiente à Hundreds Hall, où sa mère fut employée autrefois. Le domaine, qui appartient depuis plus de deux siècles à la famille Ayres, est aujourd’hui en piteux état, et ses habitants – la mère, son fils et sa fille – sont hantés par quelque chose de bien plus effrayant encore que le déclin de leurs finances. Faraday ne s’imagine pas à quel point le destin de cette famille et le sien sont liés, ni ce que cela a de terrifiant…

Un squelette dans le placard

The little stranger, de Lenny Abrahamson (Room), est une drôle d’expérience. Nous sommes tellement habitués à voir des films que l’on peut mettre dans des cases, classer dans des genres, que, lorsque ce n’est pas possible, nous sortons de la salle remplis de perplexité. Conditionnés par le contexte (« ici, j’ai vu une comédie. Là, un drame. Ailleurs, un film d’horreur »), on s’attend toujours un peu à voir quelque chose, une raison pour laquelle on s’est déplacé, et, si elle ne se présente pas, à avoir une autre catégorie sur laquelle prospecter. Bien évidemment, The little stranger reprend les codes de certains genres : on n’échappera pas à la porte qui claque, ni aux évènements soudains, qui échappent à toute explication rationnelle. Pour autant, il convient d’expliquer ce que ce film n’est pas, c’est-à-dire, un film d’horreur. Les apparences voudraient tromper le spectateur, ne serait-ce qu’avec la bande-annonce, qui montre une vieille bâtisse anglaise, remplie d’aristocrates, de murs décrépis, et d’enfants trépassés, décidés à hanter les vivants, pour se venger dont ne sait quel indicible passé. Mais, très vite, le film délaisse nos épouvantails classiques pour plonger dans le quotidien morne de l’après-guerre, dans les années quarante, parmi des vainqueurs amers qui, libres de leurs mouvements, lors des conflits, se retrouvent coincés en temps de paix dans une époque qui continuait sans eux. Ainsi, un vague parfum de production BBC se dégage, dans la veine des adaptations littéraires de la chaîne, dont sont friands toute une catégorie de lecteurs, avides de tea time et de ciels anglais nuageux. Pour le film de genre, c’est raté.

Alors, qu’est-ce que c’est, The little stranger ? C’est d’abord l’adaptation cinématographique d’un roman, signé par Sarah Waters, coutumière du fait. Tous ses écrits comportent au moins un protagoniste ouvertement lesbien, ou gay, hormis The little stranger. Cette exception dans son parcours littéraire en est également une dans la construction psychologique des personnages, de manière générale, car sa Caroline Ayres (Ruth Wilson) et son docteur Faraday (Domhnall Gleeson) n’existent pas pour la concrétisation d’une histoire d’amour classique. Il est difficile de déterminer si Caroline Ayres est une célibataire esseulée, désireuse de quitter sa grande maison à n’importe quel prix, ou si elle est tombée amoureuse du docteur, dont l’apparition semblait inespérée. Tout comme il est impossible de déterminer précisément si le docteur Faraday s’est réciproquement entiché, ou si sa passion concerne uniquement cette fameuse maison, dont le souvenir persiste dans sa mémoire, depuis son enfance. On a souvent affirmé de façon abusive dans des commentaires sur certains films qu’une maison était un personnage à part entière, dès lors qu’elle semble receler des secrets inavouables. Ici, il convient de le poser d’emblée, tant les rapports affectifs à ses murs de briques semblent étroits. Jusqu’où est-il possible d’aller, lorsqu’on aime désespérément un objet ? C’est l’une des pistes que le film explore, parmi tant d’autres.

Au fond, The little stranger est bien plus proche, dans l’idée, des romans de Jane Austen que de ceux de Ann Radcliffe. Si elle n’est pas abordée explicitement, la notion de lutte des classes est étonnamment présente en permanence dans le film, comme une incompréhension. Le manoir de la famille Ayres est au coeur d’une bataille qui ne dit pas son nom, entre ses propriétaires qui n’ont plus les moyens de l’entretenir, et le docteur Faraday, dont la fascination pour le lieu représente une sorte d’accomplissement personnel dans son ascension sociale. Enfant de domestique, médecin à l’âge adulte, il croit, naïvement, que désormais il sera accepté de ceux qu’il considère comme ses pairs. Ce serait oublié que les aristocrates désargentés n’ont plus que leurs vieilles robes et leurs titres à quoi s’accrocher, pour placer une barrière entre eux et la plèbe. S’ensuivent des situations étranges, à l’atmosphère remplie de gêne, dans lesquelles le jeu de Domhnall Gleeson se révèle excellent, comme si se lisait sur son visage toute la douleur d’une pietà. Rien n’est explicite, tout est susurré, jusqu’au paroxysme du conflit, quand on lui fait comprendre que, quoi qu’il arrive, il ne saurait jamais faire partie de la famille.

Avec un peu de recul, on comprend qu’il était difficile d’adapter The little stranger à l’écran, sans tomber dans le film de genre, si l’idée était de respecter l’intention de l’auteure. C’est ce qui en fait un bonne production, avec une mise en scène venant servir un équilibre précaire, jamais rompu, jusqu’à la toute fin, qui en laissera plus d’un décontenancé. Et c’est tant mieux, parce qu’on en a parfois bien besoin.

La fiche

THE LITTLE STRANGER
Réalisé par Lenny Abrahamson
Avec Domhnall GleesonRuth WilsonCharlotte Rampling
Grande Bretagne – Drame, Fantastique

Sortie : 26 septembre 2018
Durée : 112 min