still_Suspiria-Guadagnino

SUSPIRIA

Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l’espoir d’intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile. Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent…

Premières de cordée.

Fallait-il faire un remake du film culte Suspiria de Dario Argento sorti en 1977 ? Genre à lui seul, souvent honni, le remake est de plus en plus décrié par les cinéphiles, dans une époque où il semble prendre trop de place face à la création pure. Les plus pragmatiques relativiseront en affirmant que « tout a été dit », que toute histoire est simplement une resucée plus ou moins masquée d’une aînée à qui on ne fait que rendre hommage.

Les tragédies humaines se répétant sans cesse, il est évident que faire preuve d’inventivité en matière scénaristique devient une affaire complexe. Pourquoi répéter cependant ce qui a déjà été admirablement fait ? Aucune explication sensée ne peut fournir de réponse appropriée à cette question, puisque la logique se situe autre part. C’est le statut de film « culte », qui, d’un côté, hérisse les puristes lorsqu’on touche à leur veau d’or, et d’un autre pousse irrésistiblement un cinéaste à vouloir s’en emparer, jusqu’à en proposer dans un élan égocentrique sa propre version, dont l’origine directe trouve sa source dans la nostalgie enfantine. Voici le lien qu’entretient Luca Guadagnino avec Suspiria, un film qui selon ses propres mots a eu une influence indéniable sur son approche du cinéma, un long-métrage qu’il lui fallait probablement affronter pour se sentir accompli.

Un pari risqué

Le pari, risqué, a déjà provoqué pas mal de remous, alors que le film n’est même pas sorti, parmi les aficionados du giallo, ces films italiens apparus dans les années 1960, dont la caractéristique consiste à montrer à l’écran des meurtres hautement stylisés, accompagnés par une musique singulière, sur une toile de fond animée par une enquête policière. Luca Guadagnino conserve dans son Suspiria personnel ces héritages, avec plus ou moins de succès. La violence graphique enfantée, qui rappelle beaucoup celle du mother ! de Darren Aronofsky, enthousiasmera ou écœurera les spectateurs, en laissant peu d’entre eux indifférents dans la salle.

Pour autant, le grand-guignol de ce Suspiria version 2018 est ce que Luca Guadagnigno a le mieux réussi, malgré quelques plans intercalés en ralenti, au flou gaussien d’une esthétique douteuse. Si on laisse de côté l’interrogation qui porte sur la bonification de ce film dans les années, voire les décennies à venir, on peut néanmoins reconnaître qu’il y a là un vrai parti pris, une sorte de signature manifeste dans un effet de mode qui lie la peur du féminin aux doses d’hémoglobine fantasmagoriques qu’on rattache à un traitement onirique. On sort enfin de la misogynie latente d’un cinéma passé et dépassé, pour proposer une exaltation de la femme à travers des avatars qui demeurent consensuels de par leur thématique. Chez Aronofsky, il était question de la Terre, Guadagnigno montre une sorcellerie urbaine (la double signification de ce terme étant valable) s’inscrivant admirablement dans la tendance féministe actuelle.

Se détacher de son aîné

Malgré le classique archétype de la femme sorcière, Luca Guadagnino semble avoir pris le Suspiria originel par le bon bout. Hormis la transmission par le genre giallo détaillée plus haut, il n’y a rien de consistant qui lie les deux films. Dès son commencement, on est informé qu’il s’agit d’un remake, pour qu’on nous dévoile la fameuse école de danse, les personnages principaux aux prénoms similaires, mais c’est à peu près tout. Les couleurs vives du premier cèdent place à palette chromatique du béton dans le second. L’ingénue Suzy de 1977 devient en 2018 une jeune femme éclairée qui s’est défaite de sa candeur. Le postulat est sans ambages : l’école de danse cache un culte obscur, envers une créature démiurgique, sans qu’on ne sache très bien pourquoi ni comment.

Luca Guadagnino se détache avec dextérité et intelligence du poids de son aîné pour en faire autre chose, un film à part entière. Mais partir du bon pied ne conduit pas irrémédiablement à la réussite ; ce Suspiria version 2018 contient trois histoires différentes en deux heures trente, dont deux au moins paraissent superflues. Le cadre de l’école de danse, la relation entre Madame Blanc (Tilda Swinton) et Suzy (Dakota Johnson), qui sont les atouts du film, sont injustement délaissés au profit de deux trames qui alourdissent le récit. La première concerne un psychiatre, dont la femme a disparu depuis des années, seulement lié à l’école de danse par le truchement d’une de ses résidentes,  Patricia Hingle (incarnée par Chloë Grace Moretz), venue le consulter pour des troubles mentaux. De là découle son enquête sur ladite école, qui cacherait une organisation sectaire, et des scènes superflues au regard du positionnement de Luca Guadagnino : puisqu’il n’y aucune équivoque sur la nature des agissements des dirigeantes de la compagnie de danse Helena Markos, pourquoi s’intéresser à cette quête venue d’un protagoniste externe, chichement connecté à leurs activités ?

S’attarder sur Madame Blanc

La seconde trame, au-delà du superfétatoire, raconte l’activité de terroristes ultra gauchistes en Allemagne à cette époque, d’un groupuscule auquel appartiendrait Patricia Hingle, sans que cela n’ait de conséquences sur les agissements de l’école de danse. Qu’est-ce que Luca Guadagnino a voulu raconter ? On ne saurait le deviner. Son Suspiria aurait vivement gagné à être allégé, pour se concentrer sur l’essentiel, au lieu d’en donner à l’inverse une version donnant un sentiment d’inachevé. C’est d’autant plus dommageable que cette chère Madame Blanc (Tilda Swinton) suscite suffisamment d’intérêt pour qu’on ait envie de s’y attarder encore un peu. L’épaissir aurait permis de mieux dessiner les contours de son personnage et de ses motivations, au lieu de la noyer dans un scénario où rien n’est vraiment expliqué, pas en soi, mais au détriment de ce qui ne méritait pas que l’on s’y arrête tant de temps.

Comment ne pas évoquer la musique de Thom Yorke, qu’il ne parait plus nécessaire de présenter ? Un giallo n’en est pas véritablement un sans les sonorités qui l’accompagnent ; la magie tient souvent à un fil, rapidement rompu dans Suspiria. La bande-son est tout autant une des plus intéressantes de l’année que son emploi se fait en demi-teinte, tant la dissonance peut être grande. Oui à Volk, non au morceau emblématique, Suspirium, qui accompagne les scènes de deuil. Ce n’est pas parce que le giallo emprunte des sons inhabituels que reproduire ce mécanisme sans réflexion apparente fonctionnera du premier coup. Force est de constater que ça ne marche qu’une fois sur deux chez Luca Guadagnino.

La fiche
Suspiria remake affiche

SUSPIRIA
Réalisé par Luca Guadagnino
Avec Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth…
Etats-Unis, Italie – Epouvante, horreur

Sortie : 14 novembre 2018
Durée : 152 min