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STEAK

En 2016, la mode et les critères de beauté ont beaucoup changé. Une nouvelle tendance fait des ravages chez les jeunes : le lifting du visage. Georges, un jeune diplômé récemment lifté, profite des vacances d’été pour s’intégrer aux « Chivers », une bande de caïds liftés à l’extrême. Blaise, un loser rejeté et ex-ami d’enfance de Georges, aimerait lui aussi faire partie de la bande… 

CRITIQUE DU FILM

Steak signe la rencontre de deux univers. D’un côté l’univers loufoque et puéril du duo Éric Judor et Ramzy Bedia. De l’autre, le non-sens de Quentin Dupieux, dont c’est le deuxième film. Le premier univers est alors connu pour ses bouffonneries, parfois d’une bêtise absurde, mais toujours dans le cadre du cinéma grand public. 

Puis en 2004 vient Les Dalton. Un échec artistique et commercial stratosphérique, comme une flèche dans le genou qui viendrait briser une prometteuse carrière de chevalier. Mais cette rature est constructive pour le duo comique. Elle les a amené au fil des années sur une carrière de funambule, oscillant entre des projets grands publics et des projets plus personnels, à l’image de Seuls Two, Platane, Hibou ou Problemos

Le film « rampe de lancement » de cette tendance semble être Steak, dont la réception de la part des critiques et des spectateurs était particulièrement négative. Pourtant le film est très réussi, et ne demande qu’à être réhabilité. Éric et Ramzy, en bouffons juvéniles, s’infusent à merveille dans l’absurde histoire concoctée par Quentin Dupieux. Un univers abscons certes, mais moins bête qu’il en a l’air, et qui constitue un formidable entraînement pour le reste de la carrière du cinéaste. 

L’ENTRAÎNEMENT AMÉRICAIN

Une banlieue américaine que l’on croirait tout droit sortie de Twilight. Jusqu’ici tout va bien. Un tank sur la route fait un tonneau et Georges (Ramzy Bedia), un lycéen, ramasse un Uzi sur la scène de l’accident. Souffre-douleur des petites frappes du bahut, Georges se vengera d’eux avec l’arme récemment acquise, avant de faire porter le chapeau à son ami – mais les personnages du duo sont bien souvent des connaissances plus que des amis – Blaise (Éric Judor) qui passait par là. Sorti – de force – de prison pour un crime qu’il n’a pas commis, il redécouvre sa banlieue boursouflée par la chirurgie esthétique et son ancien ami bien décidé à rejoindre un gang de beaux-gosses accro au lait : les Chivers. 

Dans Steak, Éric et Ramzy se livrent à leurs clowneries habituelles. Sans se risquer à des pénibles explications de blague, les personnages enfantins et cartoonesques qu’incarnent Éric et Ramzy dans leurs films siéent à merveille à des environnements très codifiés. Si besoin de démonstration au potentiel comique de ces situations il y a – et hasard du calendrier oblige – Calmos vient de consacrer un excellent épisode au duo centré sur La Tour Montparnasse infernale. En revanche, dans le film de Quentin Dupieux, les deux trublions évoluent dans un cadre très loin d’être balisé. En apparence, Steak puise dans le teen-movie et le coming-of-age-movie purement américain, avec son lot de maisons pavillonnaires, d’ennui, de quête d’identité et d’intégration dans des groupes.

Dans La Tour Montparnasse Infernale les codes du film de prise d’otage sont mobilisés, et plus particulièrement de Die Hard, pour mieux les faire voler en éclat par le passage chaotique des personnages d’Éric et Ramzy. Dans Steak, ce n’est pas l’existence des personnages d’Éric et Ramzy qui trouble le cadre du film. Georges et Blaise sont autant source que spectateurs de l’environnement absurde dans lequel ils vivent. S’ils gardent leurs personnages d’enfants idiots, leur travail sur les dialogues et leurs mimiques acquis au fil du temps, ils ne sont pas le seul potentiel humoristique de Steak. Car l’univers concocté par Quentin Dupieux est en lui-même foncièrement comique.

Le monde de Steak fonctionne comme une vaste parodie de la culture américaine. Ou du moins ce que Quentin Dupieux – également aux manettes du scénario – en retient. Les banlieues américaines croisent des tanks armés jusqu’aux dents, laissant à un jeune lycéen l’opportunité de commettre une fusillade. Ce que décrit Dupieux, c’est la façon dont il perçoit la société américaine en mettant en lumière certains éléments qu’il essentialise. Une société où la violence est centrale certes, mais pas seulement.  Steak, c’est aussi un film ou la question du paraître est obsessionnelle. Qu’il s’agisse de chirurgie faciale ou d’appartenance au groupe des individus populaires ou dominants, les individus américains dans Steak en viennent à supplier de rentrer dans un moule. Une obsession absurde par le caractère tuméfié des visages « à la mode » et le puritanisme dissimulé. Au sein des Chivers, groupe de jeunes hommes populaires qui sèment la terreur que peinent à rejoindre Georges et Blaise, mais qui ne boivent que du lait – boisson omniprésente dans la culture américaine – même au bar, condamnent la cigarette et répètent en boucle leurs nom pour ponctuer leurs phrases. 

Un exercice de désossage de certains éléments de la culture américaine pour mieux s’en moquer que poursuivra Quentin Dupieux au sein de sa « trilogie américaine », en se concentrant sur les codes de genre cinématographiques très américain. Aussi, on trouve Rubber des éléments proches du film d’horreur et du western, dans Wrong des éléments proches du thriller et des éléments typiques du film policier dans Wrong Cops. Dans ces films, les genres sont détournés par un humour absurde, d’abord pour le plaisir du « non-sens » mais aussi pour pointer certaines facilités ou grossièretés de ces genres et de cette culture. 

Injustement conspué à sa sortie, Steak mérite largement le détour. Il signe l’incursion d’Éric et Ramzy vers la comédie d’auteur, sans pour autant renier les caractéristiques de leurs personnages comiques, mais indique également le chemin qu’empruntera Quentin Dupieux et ses obsessions pour quelques années.


Disponible sur Netflix


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