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SLALOM

LA BOBINETTE FLINGUEUSE EST UN CYCLE CINÉMATOGRAPHIQUE AYANT POUR RÉFLEXION LE FÉMINISME, SOUS FORME THÉMATIQUE, PAR LE PRISME DU 7E ART. À TRAVERS DES ŒUVRES RÉALISÉES PAR DES FEMMES OU PORTANT À L’ÉCRAN DES PERSONNAGES FÉMININS, LA BOBINETTE FLINGUEUSE ENTEND FLINGUER LA LOI DE MOFF ET SES CLICHÉS, EXPLOSER LE PLAFOND DE VERRE DU GRAND ÉCRAN ET EXPLORER LES DIFFÉRENTES NOTIONS DE LA FÉMINITÉ. À CE TITRE, ET NE SE REFUSANT RIEN, LA BOBINETTE FLINGUEUSE ABORDERA À L’OCCASION LA NOTION DE GENRE AFIN DE METTRE EN PARALLÈLE LE TRAITEMENT DE LA FÉMINITÉ ET DE LA MASCULINITÉ À L’ÉCRAN. UNE INVITATION QUEER QUI PROLONGE LES ASPIRATIONS D’EMPOWERMENT DE LA BOBINETTE FLINGUEUSE.

Ouvrir la voix

En septembre dernier, Sarah Abitbol, patineuse artistique française, dénonce les attouchements et les viols répétés de son entraîneur lorsqu’elle avait 15 ans, dans son livre Un si long silence. Une enquête est ouverte par le Parquet de Paris mettant en cause ainsi une vingtaine d’entraîneurs. Près de trois ans après le mouvement #Metoo qui a ébranlé le monde du cinéma, d’autres domaines connaissent (enfin) à leur tour une libération progressive de la parole. 

Dans son premier long-métrage Slalom, Charlène Favier plonge au cœur d’une montagne anxiogène pour filmer l’emprise d’un entraîneur de ski sur sa jeune championne de quinze ans. Cathartique, la réalisatrice dessine les contours de son expérience personnelle dans un film qu’elle qualifie d’”acte de résilience”. 

Une emprise mentale et physique

Lyz ressemble à jeune ado comme il y en a tant. Engoncée dans un sweat à capuche, timide et légèrement effrontée (renforcé par le naturel de Noée Abita), Lyz a les yeux rivés sur le sommet de la montagne et se rêve championne de France de ski. Entourée de sa seule amie Justine, face à une classe qui la méprise, elle est prise sous l’aile de Fred, son entraîneur sportif. Parce qu’elle est la plus jeune, elle se doit de redoubler d’effort pour (se) prouver qu’elle mérite sa place, surtout auprès de son coach qui ne manque jamais de la rabaisser. 

Charlène Favier place le corps au centre de son récit et le filme avec une distance clinique. Loin de l’érotiser, la caméra le regarde d’abord comme une masse musculaire. Mensurations, poids, prise de masse, le corps est un outil qu’il faut entraîner et surtout, surveiller. Parce qu’il est entraîneur, Fred contrôle le corps de Lyz qu’il voit défiler en culotte – et sur lequel il pose en premier lieu un regard neutre -, et l’analyse pour le rendre plus performant, et lui dépossède ainsi une part de contrôle, brouillant ainsi les limites de l’acceptable. Lyz n’est alors plus totalement maîtresse de son corps, qu’elle va sur-entraîner pour correspondre aux attentes de Fred. 

À l’âge de la puberté et de la naissance de la sexualité, Lyz semble démunie par rapport au désir qui naît en elle. L’inconnu de la sexualité, couplé à un manque apparent d’une éducation sexuelle, la rend particulièrement vulnérable. Lorsqu’elle sort de la piscine, les jambes mouillées de sang, Fred la rassure et lui parle de la possibilité de mettre un tampon, qu’elle semble ignorer totalement. L’entraîneur incarne tout au long du film une sorte de figure paternelle (le père est totalement absent), qui l’éduque, mais en même temps s’approprie son corps. Une reprise progressive du contrôle qui se fera à l’aide de drogues et d’alcool, cristallisant ainsi le traumatisme et le dégoût silencieux de son propre corps. 

Au-détour d’une douche, Lyz voit Fred totalement nu. Son regard, voyeur, semble fasciné, traduisant autant un désir interdit que l’inconnu du corps masculin. La nudité dans Slalom est frontale, mais glaciale. Lorsque la poitrine de Lyz est montrée, la froideur du cadre ne permet pas de la sexualiser. Si Noée Abita est bien majeure, la nudité de son personnage – quinze ans à l’écran – interroge les spectateur.ice.s sur le regard qu’on lui porte et la sexualisation qui peut lui en être faite. Le regard de Fred lui, bascule de la neutralité à la sexualité : parce qu’il voit en Lyz non plus du muscle mais le corps d’une femme (il la sait réglée) avant l’heure, il légitimise sa propre pulsion sexuelle. 

Les mains qui se posent sur les hanches de la jeune fille, d’abord pour contrôler la posture, deviennent chargées d’une certaine sensualité. L’ignorance de Lyz sur la sexualité la rend plus fragile, permettant à Fred de resserrer l’étau jusqu’à l’agression sexuelle. Loin du voile pudique, Slalom expose la brutalité mécanique des corps. Les scènes sont glaciales et d’une violence sans concession. La caméra, elle, se place du côté des émotions, traduisant toute la peur et la douleur de Lyz, et qui accentuent le malaise, à la limite de l’insoutenable. Si l’agression n’est jamais nommée, la durée et la violence des scènes mettent définitivement un terme à l’ambiguïté du désir de Lyz. Ambiguïté qui par ailleurs, n’en a jamais été une, car le désir naissant de la jeune adolescente ne légitime jamais (y compris par le film) ses agressions sexuelles. 

Dans la gueule du loup

À travers la métaphore du Petit Chaperon Rouge, Slalom établit un rapport de force entre Lyz et Fred. Derrière une maturité acquise trop tôt – Lyz vit seule, loin de sa mère -, la naïveté de la jeune adolescente la mène droit dans la gueule du loup, aussi séducteur que dangereux. La grande solitude, aussi physique que émotionnelle, dans laquelle se trouve Lyz, l’isole et la fragilise. Sans cesse culpabilisée par sa mère, qui ne voit en elle qu’une perte financière, moquée par ses camarades de classe, l’adolescente se réfugie auprès de la figure paternelle, amicale et amoureuse qu’incarne Fred, qui la piège au cœur de la forêt. Le monde des adultes dépeint par Charlène Favier est tout sauf flatteur, puisqu’il conforte la victime dans son silence. L’absence d’écoute, le rejet et la manipulation empêchent Lyz de se confier sur sa douleur et l’emprise dans laquelle elle est piégée, ne pouvant jamais demander de l’aide. 

Les rêves plein la tête, Lyz se convainc que sa relation avec Fred va lui permettre de devenir championne. Le besoin de reconnaissance, que son entraîneur va lui témoigner plus que de raison, la conforte dans cette relation malsaine dont elle n’arrive plus à s’extraire, persuadée qu’elle est nécessaire pour accomplir ses rêves. Loin du manichéisme pourtant attendu, Slalom ne dépeint pas son agresseur comme un monstre. Charlène Favier humanise le personnage de Fred, à travers la fierté qu’il éprouve en tant qu’entraîneur et le rend paradoxalement plus terrifiant. Parce qu’il en émane une certaine sympathie, il ressemble au monsieur-tout-le-monde dont on ne soupçonne pas qu’il puisse passer à l’acte. Slalom déconstruit ainsi l’idée que les agressions sexuelles sont perpétrées par des inconnus dans une ruelle sombre et rappelle que 94% des agressions sexuelles sont commises dans le cercle proche de la victime. 

Charlène Favier raconte avec une grande justesse les mécanismes de l’emprise mentale et physique d’une jeune adolescente dans un film à la mise-en-scène glacée. Le parti-pris sans concession du long-métrage, qui prend directement les spectateur.ice.s comme témoins silencieux.ses, brise les tabous et les silences avec une force déconcertante. Slalom s’inscrit alors comme un film nécessaire à une époque charnière où la parole se libère timidement, porté par un duo Noée Abita et Jerémie Renier saisissant.

Au cinéma le 16 décembre 2020

Pour aller plus loin :

Un Si Long Silence – Sarah Abitbol

Interview de Charlène Favier et Noée Abita

Synopsis :

Lyz, 15 ans, vient d’intégrer une prestigieuse section ski-études du lycée de Bourg-Saint-Maurice. Fred, ex-champion et désormais entraîneur, décide de tout miser sur sa nouvelle recrue. Galvanisée par son soutien, Lyz s’investit à corps perdu, physiquement et émotionnellement. Elle enchaîne les succès mais bascule rapidement sous l’emprise absolue de Fred…