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SHOWING UP

Avant le vernissage de son exposition, le quotidien d’une artiste et son rapport aux autres, le chaos de sa vie va devenir sa source d’inspiration…

Critique du film

Retrouver Kelly Reichardt, 58 ans et huit long-métrages à son actif, en compétition officielle au festival de Cannes est en soit un événement. À rebours d’un cinéma étasunien très exposé avec renfort de gros budgets, les films de la cinéaste originaire de Floride sont presque un anti-Hollywood. Épurés, souvent situés dans l’Etat de l’Oregon sur la côte ouest du pays, ses films ont réussi à constituer une sorte de continent noir, réservé à une niche de cinéphiles rêvant depuis des années à une exposition plus large de la « papesse » du cinéma indépendant américain. Après le très réussi First cow (2020), succès modeste mais attesté dans les salles françaises, Showing up marque la réunion de la cinéaste avec son actrice fétiche Michelle Williams, qu’elle dirige pour la quatrième fois, témoin d’une collaboration féconde enfin célébrée dans le plus bel écrin du cinéma mondial.

Le synopsis est court mais résume bien le peu de motifs réunis dans ce film extrêmement minimaliste. Lizzie est une artiste, elle sculpte des personnages dans la glaise, pour ensuite les cuire, jouant sur les couleurs et la matière pour créer une galerie bigarrée qui fait penser à un art primal pré-colombien aux prises d’un syncrétisme chrétien célébrant des madones. Toute l’histoire se résume dans le regard porté sur les gestes de Lizzie, son travail dans son atelier, et les pauses qui séparent les moments de création, dans leur trivialité qui crée de la fiction. On retrouve la veine très naturaliste d’un Old Joy (2007), où l’on suivait deux amis dans leurs pérégrinations en forêt, récit à l’os où rien ne dépasse, le superflu étant laissé hors-champ.

Quand elle ne sculpte pas, Lizzie rend visite à ses parents, notamment à ce frère joué par John Magaro, sublime personnage de First cow, qui apporte son humour froid et décalé pour autant de ruptures de ton qui permettent de repousser le temps d’une parenthèse le sérieux de la sculpture et de l’organisation du vernissage de l’artiste. Les autres moments d’échappatoire sont ceux consacrés à ce pigeon recueilli par la logeuse de Lizzie, qui devient l’objet de toutes les attentions, presque une obsession, de la confection d’un petit douillet et chauffé à des visites chez le vétérinaire par peur que le volatile subisse une attaque pour cause de crise d’angoisse. Son envol final après la présentation des œuvres est un symbole évident d’une libération tant artistique que physique pour les protagonistes.

Michelle Williams incarne cette plasticienne bourrue, dans la plainte constante, que ce soit vis à vis de sa famille ou de sa logeuse, remplie de la tension qui précède une exposition à fort enjeu. Peu expressive, comme résignée face aux aléas qui peuplent son quotidien, on pense à cette eau chaude qui lui manque cruellement, elle se révèle être une sorte de clown blanc entrainant l’humour à son corps défendant, entre l’agacement et l’absurde de scènes toutes simples sans aucun effets particuliers. On touche ici au plus intime de ce cinéma très naturaliste où la beauté se niche dans les virgules et jusque dans les gloussements d’un pauvre oiseau malade qu’on traite comme un animal domestique aimé et chéri.

Showing-up n’est sans doute pas la plus grande œuvre de Kelly Reichardt, mais en revanche elle constitue l’un des véhicules théoriques les plus drôles et faussement évidents de sa filmographie. Réussir un film à l’aspect aussi nu et concentré sur une ou deux idées est en soit un tour de force. La métaphore de la cuisson des sculptures est aussi éloquente : on ne sait jamais ce qu’il va ressortir de ces tentatives, le résultat s’imposant de lui-même sans qu’on puisse tout prévoir, dans une logique du hasard belle et enthousiasmante.

2022De Kelly Reichardt, avec Michelle Williams, Hong Chau et Judd Hirsch.

Cannes 2022 – Compétition officielle