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REBECCA

  C’est à Monte-Carlo que le richissime et séduisant veuf Maxim de Winter croise le chemin d’une jeune domestique qu’il ne tarde pas à séduire. Bientôt, ils se marient et retournent habiter dans le manoir de Manderley, demeure familiale de Winter, au sud de l’Angleterre. Très rapidement, dans cet endroit lugubre et froid, la nouvelle Mme. de Winter se confronte aux domestiques qui ne semblent guère l’apprécier. Surtout, c’est Mme. Danvers, la gouvernante, qui est la plus vindicative. Car depuis toujours, elle servait Rebecca, l’ex-femme de M. de Winter décédée un an plus tôt dans un accident. Son souvenir semble hanter le château…
 

La chatelaine inattendue

Au cœur d’une nuit sans étoile, dans les sillages embrumés du maquis anglais, se détache sur l’horizon la silhouette étrange et imposante de Manderley, demeure gothique gorgée de tourelles vertigineuses projetant sur le sol des ombres majestueuses et aiguisées, de vastes baies à demi-éclairées telle une invitation au surnaturel, un mirage se muant bientôt en conte de fées cauchemardesque qui s’empare des personnages crédules, parmi lesquels affleure une jeune mariée anonyme, innocente comme l’agneau et vierge de tout soupçon, telle une princesse captive ornée de blanc.

Car tel est le personnage principal de Rebecca, une chatelaine inattendue. Fraichement débarquée à Monte Carlo, celle dont le nom reste inconnu est une jeune femme gauche et sans éclat d’une vingtaine d’années, qui découvre la vie mondaine comme dame de compagnie aux côtés de Mrs. Van Hopper, une vieille aristocrate. Dans le palace où elles résident, elle tombe sur le richissime et tourmenté Max de Winter (incarné par le comédien shakespearien Laurence Olivier), inconsolable depuis la mort de son épouse Rebecca l’année passée. Mais, de fil en aiguille, au gré des conversations et de virées bucoliques dans la campagne monégasque, le séduisant veuf s’attache à cette femme, sa candeur semblant être un atout. Le jour de son départ, il la demande en mariage. Eperdument amoureuse de cet homme qu’elle admire excessivement, elle accepte sans rechigner, et après un mariage-éclair, ils filent à Manderley, la demeure des De Winter depuis plusieurs générations. Très vite, les choses se gâtent. L’ombre de Rebecca ressurgit, et elle la voit partout. Hante-t-elle les couloirs du château ? Pourquoi Mrs. Danvers, la gouvernante, lui semble si hostile ? Comment Rebecca est-elle vraiment morte ? Ce film, le plus hollywoodien d’Alfred Hitchcock, puisque produit par David O’Selznick après Autant en emporte le Vent, est une adaptation luxuriante du roman gothique de Daphné du Maurier, publié en 1938, soit deux ans auparavant.

Ici, les visions d’O’Selznick et de Hitchcock se confrontent pour donner naissance à un poème flamboyant sur l’identité et l’acceptation. En effet, si celle que nous appelons « la jeune femme » n’a pas de nom, c’est parce qu’elle n’est personne – du moins, c’est ainsi qu’elle se voit – affirmant même ne pas être épousable : « Je ne suis pas le genre de femme que les hommes veulent épouser. » Tout au long de l’intrigue, et à son arrivée à Manderley, sa persona effacée se retrouve dévorée par celle de Rebecca, personnage que l’on ne voit jamais, pourtant omniprésent et essentiel à l’intrigue. Pour ce faire, Alfred Hitchcock isole constamment la jeune femme dans le cadre, les contre-champs l’opposant aux résidents de Manderley et à Rebecca, qui semble la suivre comme son ombre. C’est elle qui donne son nom au film, qui lui offre une aura de mystère désirable, et dont il est question dans tous les plans. Elle incarne un parangon de beauté, de perfection et de sensualité pour les hommes qui gravitent autour d’elle même après sa mort, tels les électrons autour de leur noyau central : Max de Winter ; son cousin Jack Favell, avec qui elle aurait eu des relations incestueuses ; l’intendant Franck ; et de manière étonnamment saphique et moderne Mrs. Danvers, dont la relation avec Rebecca paraît ambigüe.

Rebecca de Alfred Hitchcock
Cette imagerie parfaitement fantasmée nourrit le mythe que le spectateur et la jeune femme instaurent à son égard, faisant d’elle le centre névralgique du film, et une figure quasi sculpturale, à la fois effrayante et désirable. C’est ce personnage que la jeune femme tente d’imiter tout au long du film, dans le seul but de se faire aimer de cet homme qui semble s’être lié à elle, non par amour, mais pour éluder la solitude. Par ailleurs, la mise en scène ne manque pas de distiller ici et là des indices montrant l’incommunicabilité au sein du couple, par la dualité symbolisée par le bouquet de mariage constellé de fleurs blanches et noires (l’une, virginale, représente la jeune femme ; l’autre, vénéneuse, l’ombre de Rebecca), ainsi que par la séquence où le couple, où plutôt son reflet, est montré à travers la surface de l’eau.

Rebecca est un drame psychologique déguisé en thriller : ainsi, les véritables intentions et ressorts de l’intrigue ne sont révélés qu’à la toute fin, qui offrira à la nouvelle Mrs. De Winter une forme d’affranchissement par l’acceptation de son identité et de son propre corps, et à Max de Winter une forme de rédemption, prouvant que la jeune femme était exactement celle qu’il cherchait.

Au-delà du drame psychologique, Rebecca puise sa sève dans le courant littéraire romantique, ce qui est visible à travers la présence exacerbée (les détracteurs diront « caricaturale ») du château hanté (de manière générale la personnification des lieux), de visions spectrales, de l’amour et de la nature avec cette plage et cette forêt broussailleuse, quasi dévorante. Mais Rebecca est innervé d’une myriade d’influences, de l’allégorie moderne de Cendrillon à la romance gothique et passionnée des Hauts de Hurlevent, dont Daphné du Maurier s’est librement inspiré. La mise en scène d’Alfred Hitchcock, parfaitement virtuose, s’attache à recréer cette atmosphère de château hanté, avec un jeu constant sur les ombres au travers des fenêtres, aux recoins des pièces du château, aux détours des couloirs et sur le visage de Mrs Danvers pour la rendre terrifiante, empruntant même son esthétisme à celui de l’expressionisme allemand, dont les ombres tranchantes et dirigées provoquent une sensation d’épouvante. Cette atmosphère lugubre et cette maitrise esthétique sont portées à leur paroxysme à la fin, lorsque, dans une métaphore sublime, l’idole en la personne de Rebecca est brûlée par l’incendie du château. Ce feu follet symbolise alors la renaissance des époux De Winter qui peuvent enfin passer à autre chose.

Le succès de Rebecca est dû, en grande partie, à ses acteurs : Laurence Olivier, bien sûr, expressif et sanguin, alors l’une des plus grandes figures du théâtre shakespearien, enclin au lyrisme, à un jeu corporel et à l’expression des sentiments ; et bien sûr à l’inconnue et ingénue Joan Fontaine, arrivée sur le tournage un peu par hasard alors que Laurence Olivier souhaitait pistonner sa compagne Vivien Leigh. Pour tirer d’elle la meilleure performance possible, son rôle étant celui d’une femme qui manque de confiance en elle, le tyran cinéaste n’hésitera pas à la mettre encore plus mal-à-l’aise qu’elle ne l’était déjà, lui murmurant à l’oreille que sa présence sur le plateau n’était pas la bienvenue, et que tout le monde la détestait. Comme à Manderley.




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