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PRINCE OF TEXAS

Été 1988, Texas. Alvin et Lance travaillent ensemble sur le marquage d’une route endommagée par un feu de forêt. Tandis que l’un profite des joies de la nature et des grands espaces, l’autre ne pense qu’aux fêtes et aux filles… 

Macadam cowboys

Après des premiers films remarqués (George Washington, All the Real Girls, L’Autre Rive) suivis de quelques plantages (Votre Majesté, Baby-sitter malgré lui), David Gordon Green revenait en 2013 avec Prince Avalanche, sorti dans nos contrées sous le titre – plus pragmatique – de Prince of Texas. Dans la lumière sirupeuse de l’État du Sud, deux pieds nickelés sillonnent les terres parties en fumée après un incendie grandiose, qui n’a laissé derrière lui que troncs mutilés et vies broyées. D’abord il y a Alvin, quadra au bord de la crise de nerfs, germanophone en devenir et amoureux transi de sa compagne, qui n’est autre que la sœur de Lance. Enfant terrible du duo, celui-ci n’attend que la fin de semaine pour pouvoir s’enivrer et coucher avec la première venue. Sur un territoire dévasté par les forces naturelles, les deux compères parcourent ce qu’il reste du bitume pour repeindre la ligne centrale, replanter les poteaux de signalisation et remettre un peu d’ordre dans leur existence.

Prince of Texas est l’histoire de ces deux solitudes contraintes de cohabiter dans un Éden redevenu vierge et où, par définition, tout reste à faire. Deux solitudes qui ne sont pas conçues de manière identique : Alvin l’accueille à bras ouverts, s’imagine volontiers en homme des bois qui ne vit que pour survivre ; Lance l’abhorre de tout son être et la considère en ennemie de ses besoins libidineux. La dichotomie est formulée on ne peut plus clairement dans une sentence que le premier allègue au second : « There is a difference between being lonely and being alone ». Difficilement traduisible en français, la phrase sous-entend que la solitude ne s’exprime pas de la même façon chez l’individu selon qu’elle soit voulue ou subie.

Au sentiment d’isolement se rajoute celui d’une errance imperceptible : où se trouvent les personnes ? Où vont-ils ? Quelle distance parcourent-ils réellement ? On ne saura rien ou presque de leur itinéraire géographique, moins flagrant en tout cas que leur cheminement introspectif. Même lors des escapades citadines de Lance, la ville de ses vices n’apparaît jamais à l’écran. Seule la route cendrée sert de repère aux frustrations des deux hommes issus de deux générations différentes et qui vont chacun expérimenter des déceptions amoureuses ou sexuelles. Qu’il n’y ait pas de malentendu : le film ne se veut pas l’ode à une masculinité bafouée par des forces malveillantes mais plutôt une exaltante quête de sens dans un monde capable, à tout instant, de partir en fumée.

Prince of Texas

Sur leur parcours initiatique, les seules rencontres que feront nos deux compagnons seront un vieux routier carburant à l’alcool bon marché, qu’ils croiseront à plusieurs reprises, et une habitante venue sur les ruines de sa maison pour y chercher les restes d’une vie antérieure (à coup sûr la scène la plus émouvante). Ces présences elliptiques et fantomales confèrent au long-métrage une merveilleuse étrangeté qui permet à Prince of Texas de dépasser le statut de buddy movie dans les bois pour s’affirmer comme un songe bucolique vertigineux, une réflexion sur l’impermanence des choses et des êtres. Le tout agrémenté d’une indéniable poésie formelle, qui parvient à ne jamais tomber dans la surenchère. 

VOYAGE EN TERRAIN CONNU

Le soin apporté aux plans et séquences métaphoriques rappelle un autre cinéaste qui vit au Texas depuis plusieurs années, à savoir Terrence Malick. Ce dernier avait produit le troisième film de Gordon Green, L’Autre Rive (2004), et marque encore de son sceau la grammaire visuelle de Prince of Texas, ses envolées élégiaques et son ton résolument mélancolique. Avant son incursion dans la comédie potache (Délire Express, Kenny Powers), Gordon Green était perçu ni plus ni moins comme le pendant sudiste du réalisateur de la Balade sauvage. Avec Prince of Texas, nul doute que ce « retour aux sources » s’avère particulièrement fructueux et achève de faire son metteur en scène l’une des figures majeures du cinéma indépendant américain, aux côtés d’un Jeff Nichols ou d’un Richard Linklater.

Ni mélodrame ni comédie, ou peut-être les deux à la fois, Prince of Texas cultive son ambivalence à travers son duo d’acteurs principaux dont l’un, Paul Rudd, reste associé dans l’inconscient collectif aux pantalonnades de Judd Apatow (En cloque, mode d’emploi, 40 ans : mode d’emploi) et l’autre, Emile Hirsch, à son rôle tragique de Christopher McCandless dans Into the Wild. La fine caractérisation de leurs personnages évite la rencontre brutale de deux univers cinématographiques que tout opposait. Leurs registres antipodiques finissent par se marier admirablement et offrir de vibrants morceaux d’une camaraderie in-the-making. Effets comiques comme effets dramatiques, ici rien n’est souligné, rien n’est appuyé inutilement par un scénario ouvragé, accouchant d’un objet filmique remarquablement souple et audacieux.

Récompensé d’un Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 2013, David Gordon Green signe un bijou de cinéma intimiste, au rythme volontiers contemplatif qui figure superbement l’ennui de ses personnages autant que leurs moments d’exaltation. Road movie sans départ ni arrivée, Prince of Texas parvient à puiser au sein d’un paysage désolé la générosité nécessaire pour renouer avec les bienfaits de l’amitié fraternelle. Une amitié qui se construit au fil de la route et des chemins détournés où, parfois, des spectres viennent rappeler que si le monde s’enflamme, il sera toujours possible de danser sur les braises.



#LBDM10ANS