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PHASE IV

Carte blanche est notre rendez-vous pour tous les cinéphiles du web. Régulièrement, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette vingt-cinquième occurence, nous avons invité l’une des plumes les plus talentueuses du site Le passeur critiqueGregory Audermatte. Celui-ci rend hommage à l’artiste Saul Bass et au film Phase IV, qui ressort en salle cette semaine. 

Carte blanche à… Grégory A.

Dans l’histoire du générique d’ouverture au cinéma, il n’y a pas de nom plus connu que Saul Bass, ce graphiste américain génial principalement connu pour sa collaboration avec Alfred Hitchcock. Dans l’histoire des affiches de cinéma, il est aussi sans doute l’un des noms les plus prestigieux. Sa carrière a explosé en pleine « Mad Men era » (les années 60) où son talent de graphiste a également été au service de marques prestigieuses, on lui doit des logos encore largement visibles aujourd’hui (Kleenex, United Airlines, les flocons d’avoir Quaker…). C’est pour le générique et l’affiche L’homme au bras d’or d’Otto Preminger en 1955 qu’il acquiert une notoriété qui en fera un nom très prisé de Hollywood. Dans cette courte séquence, on voit qu’il réfléchit le générique comme une séquence à part, purement graphique et métaphorique du film à venir avec l’image de ce bras tordu qui apparaît au milieu de l’écran comme une métonymie (il apparaît également sur l’affiche du film). En effet, le film traite de l’addiction à l’héroïne d’un joueur de jazz incarné par Frank Sinatra et ce bras, lieu de l’injection de la drogue et outil du musicien, se déforme et devient le symbole du drame du personnage. C’était la première fois que le générique d’ouverture était vu comme une séquence à part entière s’intégrant totalement dans le récit, dans l’esthétique du film.  

Par la suite, Saul Bass sera principalement connu pour sa collaboration avec Hitchcock créant les génériques de ses trois films probablement les plus connus (Vertigo, La mort aux trousses et Psychose) mais travaillant également avec d’autres illustres cinéastes comme Stanley Kubrick (Spartacus), Robert Wise (West Side Story) et John Frankenheimer (L’opération diabolique). C’est d’ailleurs à la suite de ce film en 1966 qu’il a un peu disparu des radars ne travaillant plus qu’occasionnellement (on le voit réaliser les génériques de Big et de La guerre des Roses dans les années 80). Il est un peu redécouvert par Martin Scorsese dans les années 90 avec qui il fera quatre films (Les Affranchis, Les nerfs à Vif, Le temps de l’innocence et Casino). Sa dernière collaboration aura lieu avec Gus Van Sant pour le remake de Psychose en 1997 bouclant la boucle d’une œuvre dense et passionnante (il meurt la même année).

Il y aurait beaucoup à dire sur son travail de créateur de génériques ou de designer d’affiches mais ce qui nous intéresse ici est tout autre. On l’a dit après 1966 sa cadence de travail a beaucoup diminué. C’est en grande partie parce qu’il tentait de passer derrière la caméra. Il réalisa alors plusieurs courts métrages dont un documentaire (Why man creates) qui a gagné un Oscar en 1968. Un film ambitieux sur l’instinct créatif de l’homme dans une construction très protéiforme entre film d’animation, micro sketchs et idées visuelles qui, il faut bien le reconnaître, trahissent quelque peu l’origine publicitaire de Saul Bass. Toutefois il faut y retenir une satire amusante du monde contemporain à l’humour absurde pas tellement éloigné des Monty Python. Il faut toutefois attendre 1974 pour qu’il passe au long-métrage avec Phase IV, ambitieux film de science-fiction écrit par Mayo Simon (qui avait déjà participé à l’écriture de Why man creates).

Phase IV raconte comment un événement cosmique mystérieux a modifié le comportement des fourmis les rendant agressives et potentiellement dangereuses pour l’espèce humaine. Deux scientifiques sont envoyés en mission sur les lieux où d’étranges tours géométriques sont sorties de terre. Une base est créée sur place et peu à peu les deux scientifiques divergent sur la gestion de la menace fourmi. L’un pense pouvoir communiquer avec elles ou avec la force qui les dirige alors que l’autre veut tout simplement les éradiquer. Le film se divise ainsi entre la vie à l’intérieur de la base, la vie à l’extérieur (dont une famille qui refuse de quitter sa ferme) et les fourmis. C’est sur ce dernier point que le film est absolument unique et remarquable. Car Saul Bass a l’ambition de créer un véritable film de science-fiction entomologique multipliant les longues séquences à l’intérieur de la fourmilière ou suivant le déplacement de ses fourmis véritables personnages principaux du film. Visuellement splendides, ces séquences agissent comme la représentation la plus belle d’une conception de la science-fiction entre hard science et poésie où la réalité la plus simple vient magnifiquement remplacer les effets spéciaux traditionnels.

Des fourmis et des hommes

On parlait plus haut de cinéma entomologique et c’est bien dans ce mélange de documentaire animalier et de science-fiction que se construit le film. Les nombreuses et sublimes séquences impliquant les fourmis ont été tournées par Ken Middleham, un photographe spécialisée dans les prises de vue animalières et plus spécifiquement d’insectes. Or, ces séquences ne sont jamais purement documentaires, elles ne sont pas des séquences qui mettraient en confrontation deux propositions narratives, la réalité d’un côté, le fantasme science-fictionnelle de l’autre. C’est d’ailleurs sans doute là que Phase IV est aussi réussi, dans cette manière de mêler les deux. Les séquences avec les fourmis ne sont jamais que le prolongement de la narration du film. L’opposition qui se crée n’est donc pas d’ordre ontologique entre deux visions opposées mais bien plus d’ordre plastique entre l’échelle humaine et celle, minuscule, des fourmis.

Au-delà de ça on retrouve d’une certaine manière une ambiance à la 2001 de Stanley Kubrick dans cette manière d’isoler les hommes dans une narration minimaliste mais sans cesse remplie de « signes » mystérieux et indéchiffrables dans lesquels semble reposer une réponse métaphysique autour de la vie. Le film contient d’ailleurs une séquence où les scientifiques découvrent une étrange forme dessinée au sol dans un champ de maïs et la légende dit que c’est à la suite de ce film que se sont développés les fameux « crop circles » (ces figures géométriques dessinées dans des champs de céréales et largement popularisés par Signes de M.Night Shyamalan).

Le film est divisé en phase et une de ses idées les plus brillantes est sans doute dans son titre. La phase IV, celle du titre donc, est celle que nous ne verrons pas. Elle est celle qui reste à inventer et qui va survenir à l’issue du générique de fin. Dans un geste de narration « active », le film nous pousse à imaginer la suite, à nous projeter dans cette réalité distordue et à inventer une espèce de futur alternatif, de dystopie post-apocalyptique. On pourrait y trouver une certaine frustration, un sentiment d’incomplétude mais ce n’est absolument pas le cas. Au contraire, cette invitation à rêver la suite n’est que le prolongement logique d’un film motivé, malgré ses bases de hard SF, par un imaginaire d’une immense poésie, très conjoncturel aussi à l’époque dans laquelle il a été conçu.

Il faut pour cela revenir sur la fin du film. Bien que satisfaisante en l’état, elle n’est pas la fin voulu par Saul Bass. La phase IV était imaginée par Saul Bass dans une séquence purement psychédélique et visuelle qui recollait dans un grand geste esthétique à ses expériences passées de graphiste. Très 70’s, cette séquence raccrochait le film au cinéma de garants de l’époque d’une science-fiction mystique comme Jodorowsky.  Une séquence assez folle et d’une beauté incroyable malheureusement coupée par les producteurs de Paramount. Heureusement pour nous elle est visible sur Youtube et vous pouvez la voir ci-dessous (il est évidemment nécessaire d’avoir vu le film auparavant pour éviter tout spoiler) :

Une des choses les plus étonnantes dans Phase IV c’est peut-être l’absence de générique d’ouverture. Ce faisant, Saul Bass semble tracer une ligne épaisse entre son travail de graphiste pour le cinéma et son travail de cinéaste comme si l’un et l’autre n’était pas compatible et que l’un et l’autre ne se nourrissaient pas véritablement. Malheureusement l’échec de Phase IV au box-office a coupé assez brutalement les velléités de cinéaste de Saul Bass qui n’a réalisé par la suite que trois courts métrages dont le méconnu Quest en 1984 co-réalisé avec sa femme Elaine, un ambitieux film de 30 minutes écrit par rien moins que Ray Bradbury (qui adapte une de ses propres nouvelles Frost and Fire). Une nouvelle proposition de science-fiction métaphysique se déroulant sur une étrange planète où les habitants vieillissent en huit jours. Le film a clairement été réalisé avec un budget réduit mais reste assez fascinant et laisse entrevoir l’imaginaire débordant du cinéaste. On ne peut que regretter qu’il n’ait pas eu d’autres occasions de nous en faire profiter. Le film est heureusement pour nous disponible sur Youtube (dans une qualité discutable mais faute de mieux…)

Tristement, le film n’est pas (ou plus) disponible en DVD ni en Blu-ray en France. Il existe des éditions anglaises, américaines, espagnoles qui contiennent toutes le montage de Paramount dénué de la fin originale. Une projection du film agrémentée dans la séquence de fin originale a été organisée au moment de sa redécouverte en 2012 aux Etats-Unis mais cela n’a malheureusement pas entraînée la réédition d’un director’s cut. Ceci étant dit, Phase IV est ressorti (très confidentiellement) en salles ce mercredi 13 septembre (sous la houlette de l’excellent distributeur Swashbuckler Films), ce qui peut laisser espérer une édition blu-ray digne de ce nom dans les mois à venir. Cela ferait sans aucun doute un très beau cadeau de noël.

Gregory Audermatte. 




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