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NEXT SOHEE

Sohee est une lycéenne qui choisit une formation professionnelle pratique. Dans l’espoir d’avoir un bon travail, elle commence une formation dans un call center, mais elle doit faire face à la pression intense de cette entreprise rapace. Cette situation est trop dure à supporter pour la lycéenne qui en meurt. L’inspectrice Oh Yoo-jin, qui a un point commun avec Sohee, est en charge de l’affaire et commence à suivre les traces des causes de son décès. 

Critique du film

Second film de la coréenne July Jung après A girl at my door, Next Sohee a l’honneur de clôturer la belle Semaine de la Critique 2022. Mêlant le film d’enquête et le portrait croisé de deux personnages féminins, magnifiquement campés par Doona Bae et Kim Si-eun, ce long-métrage met en lumière le désastre d’un ultra-libéralisme triomphant qui détruit l’individu

Inspiré à la cinéaste par un fait réel, Next sohee suit l’histoire d’une lycéenne, passionnée de danse, qui se fait engager pour un stage dans un centre d’appel téléphonique, Human & Net. D’emblée, elle est jetée dans le grand bain avec des consignes explicites pour remplir sa mission : dissuader les clients qui souhaitent résilier leur abonnement. On lui présente les principales techniques de persuasion, ainsi que les objectifs de performance ostensiblement affichés dans la salle de travail – avec le classement des employées qui recense les taux de réussite de chacune et trône comme une épée de Damoclès.

Ce culte de la performance est au coeur du film, exposant continuellement cette notion de classement qui broie les individus quel que soit leur positionnement hiérarchique. Menacée dès le premier appel, armée de son casque téléphonique, elle remplit sa mission la mort dans l’âme, déjà écrasée par les menaces de mesures de restriction venant du siège de l’entreprise (s’ils n’atteignent pas les objectifs, des postes seront vraisemblablement supprimés). La force de la première partie de Next Sohee est de retranscrire de façon éloquente et opppressante les déviances du management au 21e siècle : pressions, culpabilisation, humiliation. Le monde du travail coréen, à l’image des sociétés occidentales, souffre d’une déshumanisation galopante qui pousse à entrer en concurrence avec ses propres collègues de travail et à cultiver la politique du silence. Diviser pour mieux régner, telle semble être le leitmotiv de la hiérarchie. Suite au suicide du manager, qui accompagne son geste d’une lettre d’alerte sur les conditions de travail de son personnel, une nouvelle cheffe d’équipe est recrutée dans l’urgence pour remettre tout le monde au travail – quitte à tenir un discours hors sol, truffé d’arguments fallacieux.

L’étau se resserre autour de Sohee qui, comme le spectateur, commence à suffoquer dans cet environnement toxique. Lors de la première heure, July Jung signe une radiographie alarmante d’une société en souffrance et d’une jeunesse sous pression. D’un côté, son employeur la somme d’améliorer ses résultats. De l’autre, son école l’incite à se faire violence – sans connaître les conditions réelles de travail de ses étudiants – afin de ne pas plomber la réputation de l’établissement dont les financements d’état dépendent des chiffres d’embauche de ses élèves. Enfin, la pression familiale se distille comme une injonction à réussir pour Sohee, issue d’une famille modeste, contrainte de taire sa souffrance auprès de ses parents afin de ne pas les décevoir.

Lorsque l’irréparable arrive, l’histoire bascule dans le film d’enquête par le prisme du second personnage, celui de Oh Yoo-jin, en charge des investigations. D’abord décidée à classer l’affaire rapidement, elle remarque progressivement que cette disparition n’est pas le fruit d’une fragilité psychologique mais bien du cadre professionnel. Longtemps le film tait la souffrance de ses protagonistes, y compris celle de cette inspectrice dont on devine qu’elle se remet d’un traumatisme personnel. Pourtant, à mesure qu’elle déniche des éléments incriminants qui expliqueraient le geste de Sohee, ce personnage va progressivement dévoiler ses meurtrissures et devenir le catalyseur de la révolte du spectateur jusqu’à une ultime scène somptueuse et bouleversante qui, à l’image de la dernière séquence de Plan 75 (présenté à Un Certain Regard), insuffle un vent libérateur bienvenu pour laisser jaillir une émotion authentique.

Magnifiquement porté par ses deux comédiennes, soigné dans son écriture et dans sa mise en scène sans esbrouffe mais toujours au service du récit et de ses personnages, Next Sohee s’affirme comme un excellent choix de clôture pour la Semaine de la Critique et confirme les promesses d’une cinéaste à suivre.

Bande-annonce

2022De July Jung, avec Doona BaeKim Si-eun


Cannes 2022Semaine de la Critique