my salinger year

MY SALINGER YEAR

Dans les années 1990, une jeune femme rêvant d’écriture se fait embaucher comme assistante de l’agente littéraire de J.D. Salinger.

Critique du film

Film d’ouverture du dernier festival de Berlin, My Salinger Year a tout du « bon client » hollywoodien, bien propre et cadencé pour ce type d’exercice. Une interprété féminine au profil ascendant, Margaret Qualley (vu dernièrement dans Once upon a time in Hollywood), cornaquée par une actrice chevronnée au fort caractère en la personne de Sigourney Weaver. Sur la base du résumé, la comparaison avec Le diable s’habille en Prada paraît assez évidente. Une jeune femme désirant écrire commence sa carrière par un emploi d’assistante pour une agente littéraire réputée. Inflexible et rugueuse, cette patronne lui mène la vie dure, qui devient presque entièrement dévolue à cette activité professionnelle sensée être passagère. On pourrait en rester à ce simple constat et ne pas dépasser la comparaison basique entre les deux œuvres.

Le film de Philippe Falardeau (Monsieur Lazhar) est pourtant plus intéressant qu’il n’y paraît. Centré sur le personnage de Joanna, il voit la jeune femme abandonner son troisième cycle universitaire pour tenter l’aventure new-yorkaise, mais aussi ses rêves, principes de vie et compromis avec celle-ci. Joanna n’est pas un être fini en cela que sa construction personnelle se heurte de plein fouet aux injonctions diverses et variées de l’existence. Tout d’abord celui du couple ; elle commence cette histoire par fuir son petit-ami resté sur la côte Ouest. Il est présenté comme une étoile montante sur son campus. Musicien de talent, encadré et mis en valeur, il n’est pas au même moment de sa vie que Joanna. Impulsive, elle recherche des semblables, des personnes qui lui correspondent plus intellectuellement en grande partie. La frivolité supposée de la Californie est raillée et sert de repoussoir. New-York est cette ville verticale forte d’une grande réputation littéraire, c’est là où naisse les légendes, où l’on trouve les cafés littéraires.

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Si elle emménage avec sa première relation amoureuse post-rupture, c’est pour correspondre au schéma du couple d’écrivains, et pour des raisons pragmatiques ; une femme seule a bien du mal à louer un appartement à New-York. Une scène – parmi les plus réussies du film -, très bien orchestrée par le réalisateur, est ce moment où elle croise son ex amoureux à Washington où celui-ci donne un concert de musique classique. La force des dialogues, simples, et la chimie entre les deux personnages rappelle à Joanna qu’une histoire d’amour n’est pas quelque chose qu’on compose rationnellement, mais bien une affaire de sentiment, d’émotions brutes. Elle n’aime pas son écrivain new-yorkais, il correspondait juste à ce moment de sa vie, pièce accessoire qu’on oublie vite.

Ce qui fait la force de cette scène est qu’elle vient après la rencontre avec l’autre grande figure invisible du film ; J.D. Salinger. L’écrivain étasunien qui donne son titre à l’histoire, est sans doute l’un des auteurs les plus célèbres du XXème siècle, un homme qui a marqué son art en une poignée de textes, avant de disparaître, reclus dans sa maison et refusant tout contact. Ce moment fort où elle l’aperçoit rappelle aussi que Salinger est un écrivain au style « brutal » et « direct » selon les mots de Joanna. Il lui permet de mettre en perspective ce qu’elle veut faire comme choix. Le courant qui passe dans ces deux scènes finement liées électrise l’attention et crée un frisson délicieux qui fait éclater la vérité des sentiments de Joanna. Cela éclaircit son esprit à l’heure des grandes décisions.

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La mise en scène du réalisateur québécois est certes très académique, elle suit dans une grande linéarité ce parcours très coming of age, mais elle fonctionne terriblement bien. Son rythme et son découpage précis sont d’une grande efficacité. My Salinger year est un film où l’émotion est tapie au creux de chaque scène. Il n’est jamais grandiloquent, ou pétrie d’emphase, il se contente de quelques métaphores délicieuses où l’espace de quelques instants des lettres prennent vie. Il faut noter la prestation de Théodore Pellerin, déjà aperçu dans les très beaux Genèse et Never, rarely, sometimes, always. Il incarne à sa manière cette fameuse brutalité de Salinger dont il se veut une sorte d’épigone anonyme.

Le film brille par la force de l’écriture de ses personnages, tous vivants et riches, permettant à cette belle histoire de dépasser le cadre étriqué qui lui été promis.

Bande-annonce

De Philippe Falardeau, avec Margaret Qualley, Sigourney Weaver et Douglas Booth.