01.-Odessa-Young-as-Jane-Fairchild-Josh-OConnor-as-Paul-Sheringham-in-MOTHERING-SUNDAY.-Image-by-Jamie-D.-Ramsay-SASC.-Courtesy-of-Sony-Pictures-Classics

MOTHERING SUNDAY

1924, Beechwood en Angleterre. Jane Fairchild est la bonne d’une famille d’aristocrates, les Niven. A l’occasion de la fête des mères, ses patrons lui accordent une journée de repos. Seulement, orpheline, Jane profite de l’occasion pour retrouver son amant, Paul. Ce dernier est le fils des voisins des Niven et il est fiancé à Emma Hobnay. Les Niven qui ont perdu leur fils lors de la Première Guerre mondiale se réjouissent du futur mariage de Paul comme si celui-ci était leur propre enfant…

Critique du film

Retrouver Eva Husson à la tête de l’adaptation du roman de Graham Swift, Mothering sunday, est une surprise à plusieurs titres. C’est tout d’abord son premier film en langue anglaise, avec un casting très britannique où émergent les acteurs reconnus que sont Colin Firth et Olivia Colman. Ils jouent un couple d’aristocrates anglais, les Niven, qui emploient la jeune Jane Fairchild, sublime Odessa Young orpheline placée dès ses quatorze ans comme employée de maison. Le cadre est très classique, une grande maison de maîtres, des mondanités typiques du début du XXème siècle, et un personnel fourni pour entretenir l’élite de la couronne.

La deuxième surprise vient de la tonalité même du film, sa noirceur et son cœur tendre sont autant de surprises que de ravissements totalement inattendues. Loin des thématiques de ses premiers films, Eva Husson a fait un travail colossal, tant sur l’histoire que sur la forme avec laquelle elle choisit de la narrer. L’histoire aurait pu être une énième bluette condamnée par le poids des conventions sociales et la peur de la mésalliance. Il n’en est rien, car l’autrice a parsemé son découpage de petits effets redoutablement efficaces.

L’émotion dégagée par l’éclatement du récit est incroyable d’efficacité. Si l’essentielle de la trame se situe au moment de la première histoire d’amour de Jane, le montage n’hésite pas à intercaler une scène, une image, appartenant à un autre moment de sa vie. La force gagnée par le film est sans aucun doute bien supérieure à ce qu’aurait été un ordonnancement plus classique.

Force et résistance

Le rythme de la narration est ainsi par moment vertigineux, naviguant entre les grands moments de la vie de l’héroïne, la dessinant avec virtuosité et sensibilité, nous la faisant connaître dans les moindres détails, et pourtant en laissant en suspens quelques mystères qui élargissent cette curiosité naissante. Les scènes peuvent se faire plus lentes, comme cette merveille d’exposition où Jane se balade nue dans la maison de son amant parti rejoindre sa famille. Son pas nonchalant dans le plus simple appareil, le visage boudeur mais l’oeil scrutant les moindres recoins de la vieille demeure, tout ici crée de l’intérêt et de la fascination. Le moment est suspendu dans le temps, une parenthèse avant le drame, celui qui va conditionner tout le reste de son existence et cimenter ses résolutions.

Mothering sunday

La vie de Jane est définie par cette madame Niven qui semble si triste et accablée. Si elle est orpheline, cela lui confère un avantage, un cadeau selon les mots de sa maîtresse d’alors : elle n’a rien à perdre, elle peut donc tout obtenir, tout rêver. Ce sommet émotionnel redouble d’intensité grâce à la magnifique rupture de ton opérée par la scène précédente, si calme, si apaisante. Eva Husson joue avec beaucoup de classe sur ces variations, déjouant toutes les craintes qui pouvaient s’immiscer entre le film et le spectateur. Si ce premier amour perdu est le pivot sur lequel l’histoire, le deuxième temps incrusté dans le récit n’en est pas moins important. Il fonde Jane comme écrivaine, non plus une inférieure dévouée au service des mieux nés, mais une créatrice de monde, une amoureuse des mots depuis toujours qui se rêve plus grande.

Là encore le drame couve sous la beauté des sentiments, et selon ses propres mots il lui semble devoir perdre les hommes de sa vie pour arriver à écrire son plus grand texte un jour. Dans Mothering sunday ce sont en effet les femmes qui survivent, et ce sont elles qui écrivent les histoires, pleurant les enfants perdus trop tôt, brisées par le chagrin. Mais le film ne pleure jamais sur son épaule, il vante la résistance et la force de Jane, qui seule au bout de son chemin n’a que des superlatifs pour parler de son parcours, cela dans les plus beaux mots possibles, ceux d’un amour sans failles de quelqu’un qui avait tout à gagner – faute de n’avoir jamais rien possédé.