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MONROVIA, INDIANA

La fiche
monrovia indiana affiche

Réalisé par Frederick Wiseman
Etats-Unis –  Documentaire – Sortie : 24 avril 2019 – Durée : 143 min

Synopsis : Monrovia, petite ville agricole du Midwest américain compte 1400 habitants, dont 76% ont voté pour Trump aux dernières élections présidentielles. Des salles de classe aux réunions municipales, du funérarium aux foires agricoles locales, Frederick Wiseman nous livre une vision complexe et nuancée du quotidien de cette communauté rurale, portrait d’une Amérique souvent oubliée et rarement montrée. 

La critique du film

À 89 ans, Frederic Wiseman prouve qu’il lui reste encore pas mal de choses à dire. In Jackson Heights, sorti en 2016, était un excellent documentaire sur la gentrification d’un quartier de New York. Ex Libris – The New York Public Library, en 2018, montrait les lieux où le savoir circule et se transmet. Un an plus tard, toujours en Amérique, Wiseman revient avec Monrovia, Indiana, une ville en apparence banale, située à quelques kilomètres de Indianapolis, la capitale de l’État.

Pendant deux heures et trente minutes, le quotidien de Monrovia et de ses habitants sera filmé, entre vie, mariage et mort, dans les fast-food et les magasins d’armes, dans les réunions administratives où le débat et la démocratie trouvent une forme d’expression certes banale mais qui, dans la magie du documentaire, suscite l’intérêt du spectateur, par la fenêtre opportunément ouverte qu’offre la caméra sur un quotidien habituellement fermé à tout regard extérieur.

Trumpisez ces Américains que je ne saurais voir

« Leur monde, c’est Monrovia et ce qui se passe autour. Personne ne parlait de politique, et personne ne m’a demandé ce que je pensais politiquement ». L’expérience sociologique qui se manifeste par le truchement de Monrovia, Indiana mène à un nombre de réflexions assez inédit. Frederick Wiseman lui-même aurait été surpris par les centres d’intérêt des habitants qu’il filme, qui se cantonnent à leur ville, sans s’étendre à la capitale, pourtant proche, au pays, ou aux autres continents. Intelligent, le documentariste aurait pu tomber dans un de nos fameux travers de l’époque, celui qui conduit les hommes bien intentionnés à chercher par la force à trouver ce qu’ils veulent absolument entendre dans ce qu’ils voient, quitte à dénaturer au passage leur matériau. Les habitants de Monrovia ne parlent pas de politique ? Alors, de politique il ne sera point question dans Monrovia, Indiana. En ce sens, l’absence de voix off, procédé trop souvent employé dans le documentaire qui se veut « engagé », est salutaire, tout en étant au service d’un réalisme incroyable, par sa propension à se rapprocher au plus près de ce qu’on serait en droit d’escompter  – côté spectateur – comme une forme de décentrement vis-à-vis de son sujet.

On comprend par conséquent mieux le désarroi, sinon le malaise, d’une bonne part de la critique cinématographique française qui, obnubilée par la présidence Trump, insiste pour la distiller à travers tous ses textes sur les films américains de ces deux dernières années, y compris quand il n’y est jamais fait allusion. Monrovia Indiana offre un spectacle édifiant de cette obsession accommodante, devenue un truisme qui s’exerce dès lors que le pécore américain semble montrer le bout de son nez, quand bien même on nous assène le contraire. S’il devait être fait un lien entre le documentaire et l’une de nos thématiques contemporaines, on pourrait parler de religion, car elle est omniprésente à Monrovia, y compris lorsque le contexte ne s’y prête pas. La séquence chez les francs-maçons, par exemple, qui n’ont pas grand chose à voir avec ceux de chez nous, qui distinguent formellement la chrétienté de leurs affaires.

Les États-Unis comme on les connaît peu

Faut-il pour autant s’interdire de parler de politique devant le dernier documentaire de Frederick Wiseman ? Bien au contraire. La lucarne que nous offre le réalisateur, outre un témoignage direct de son acuité, nous montre délibérément une société qui, si elle nous est inconnue par l’histoire de notre propre vie personnelle, ne nous sera que rarement étalée dans sa nudité la plus concrète. Autrement dit, la vision de Wiseman est déjà un acte politique en soi, une volonté qu’il a explicitement décrite de « découvrir la vie des petites villes américaines et de partager mon point de vue avec les spectateurs ». En les confrontant à leurs propres préjugés sur cette communauté, dont les problématiques se résolvent souvent par une aide qui se cherche dans la Bible. S’il fallait rapprocher Monrovia, Indiana d’un film récent, on pourrait le lier à La Mule, de Clint Eastwood, qui se place dans une veine plus affective, et donc plus romantique envers les blancs américains de la classe moyenne, qui vivent dans des villes de taille modeste.

Dépassionné, Wiseman n’en conserve pas moins un certain humour, qui transparaît à travers quelques séquences maîtrisées, comme l’est le film en entier. En dehors du choix de traiter la bourgade qu’est Monrovia, rythme, photographie, montage, tout place Wiseman au-dessus de la mêlée : on ne trouvera pas un seul faux raccord ou cadrage raté de tout le film, où la caméra réussit avec brio le paradoxe d’être à la fois présente, pour nous envoyer des images, et absente pour les protagonistes du documentaire, qui ne la regardent quasiment jamais.

Plus qu’un documentaire, Monrovia Indiana marque de son empreinte le temps, et s’inscrira dans les décennies prochaines comme une archive instructive de notre époque.



La bande-annonce