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MARY SHELLEY

Beau biopic

En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s’enfuit avec lui. Elle a 16 ans. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l’été à Genève, au bord du lac Léman, dans la demeure de Lord Byron. Lors d’une nuit d’orage, à la faveur d’un pari, Mary a l’idée du personnage de Frankenstein. Dans une société qui ne laissait aucune place aux femmes de lettres, Mary Shelley, 18 ans à peine, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais.

La femme derrière la créature.

Peut-on encore trouver quelque chose d’intéressant dans le biopic ? Hormis Pablo Larrain (Neruda, Jackie), peu de réalisateurs ont réussi à tirer une quelconque originalité du genre, qui est depuis déjà un petit moment usé jusqu’à la corde, par des réalisateurs peu soucieux d’inventivité. Quoi de plus facile que de mettre en images une vie déjà faite, dont il ne reste plus qu’à dérouler l’histoire ? Mary Shelley avait tout du biopic anecdotique : un casting sympathique et lisse, avec une Elle Fanning visible partout, et un Douglas Booth au physique calibré pour les rôles de godelureau. Sans oublier des décors de carte postale, illustrant un Londres du début du 19ème siècle plus propre qu’il ne l’a probablement jamais été.

Le film n’est pas exempt de défauts. Ses allures de production réalisée par la BBC lui confèrent un aspect académique, relevé par la critique. Les dialogues sont parfois parsemés de réflexions anachroniques, sur l’évolution des idées philosophiques, comme si une voix du 21ème se substituait à la subjectivité des personnages, en traitant de controverses plus actuelles que jamais. C’est là le parti pris de Mary Shelley, la volonté manifeste d’utiliser des personnages du passé pour produire des discussions politiques, notamment sur ce qui a occupé la majeure partie de l’année 2017, et continue encore aujourd’hui, avec le féminisme. Hasard du calendrier, le film semble avoir creusé un terrier dans notre époque, en jetant une lumière crue sur les mécanismes des relations entre les hommes et les femmes. Surtout pour étriller les premiers.

Mary Shelley est le second film de la réalisatrice saoudienne Haifaa al-Mansour, après Wadjda, sorti en 2013. A-t-elle choisi d’explorer la vie de Mary Shelley, auteure de Frankenstein, ou le Prométhée moderne par identification (même vague) avec l’écrivaine anglaise ? Les deux ont grandi dans une famille libérale, fait marginal, dans une culture où le conservatisme écrase les femmes de son poids (l’Arabie Saoudite actuelle, l’Angleterre du 19ème siècle). Les deux ont dû s’imposer en tant que femmes artistes, créatrices, dans un monde où les hommes ont la priorité. Al-Mansour est la première femme réalisatrice saoudienne. Mary Shelley fut en premier lieu publiée anonymement, à 18 ans, après avoir essuyé plusieurs refus. A tort, le manuscrit fut d’abord attribué à son compagnon Percy Shelley, poète et romancier, radical politique.

La gestation de Frankenstein est une source d’interrogations, encore aujourd’hui, à l’image de l’œuvre de Mary Shelley. Certains pensent que les personnages de ses romans sont des archétypes fictifs. D’autres plaident pour la part autobiographique, plus ou moins large, dans chacun de ses écrits romanesques. Haifaa al-Mansour a choisi d’explorer la seconde possibilité. Le fil sur lequel marche son personnage principal est celui du processus créatif, qui se nourrit du quotidien, de ses illusions perdues, et de ses cauchemars épouvantés. Dans un rôle à contre-emploi, enfin éloigné de la machine à fantasmes pour pré-adolescents (The Neon Demon), Elle Fanning tire son épingle du jeu en campant une jeune femme débordante de vie, solidaire avec ses comparses, malmenée, dépressive, qui parvient à transformer l’adversité en une force irrépressible, telle un ferment au passage à la postérité. Les va-et-vient passionnels incessants écorchent la réputation de Percy Shelley (Douglas Booth), dont le comportement final ne peut rattraper l’hypocrisie latente de son idéologie, prônant athéisme et liberté en public, pour mieux écraser et délaisser son entourage en privé. Un polyamour revendiqué, qui sonne étrangement contemporain dans sa concrétisation pour avoir le beurre et l’argent du beurre, en concentrant plus que jamais la question sexuelle autour de la masculinité. Un pouvoir qui s’ajoute à l’avantage financier cocasse dans le cas du couple Shelley, quand on sait que Mary Shelley passa une bonne partie de sa vie à éponger tant bien que mal les dettes de son mari, né chez les propriétaires terriens de l’Angleterre pré-victorienne.

Beaucoup de réalisateurs ont voulu raconter leur époque, à travers des histoires du passé. Le talent n’y est pas toujours, tant il peut être compliqué de conserver l’authenticité de son sujet, en le décalant temporellement d’un cran. Et pourtant peu de notes fausses peuplent Mary Shelley, qui constitue finalement un biopic plus intéressant qu’il n’y paraissait.

La fiche

MARY SHELLEY
Réalisé par Haifaa Al Mansour
Avec Elle Fanning, Douglas Booth..
Etats-Unis – Drame, historique

Sortie : 8 août 2018
Durée : 120 min
 




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