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LES CINQ DIABLES

Vicky, petite fille étrange et solitaire, a un don : elle peut sentir et reproduire toutes les odeurs de son choix qu’elle collectionne dans des bocaux étiquetés avec soin. Elle a extrait en secret l’odeur de sa mère, Joanne, à qui elle voue un amour fou et exclusif, presque maladif. Un jour Julia, la soeur de son père, fait irruption dans leur vie. Vicky se lance dans l’élaboration de son odeur. Elle est alors transportée dans des souvenirs obscurs et magiques où elle découvrira les secrets de son village, de sa famille et de sa propre existence.

Critique du film

Mariée depuis dix ans à Jimmy, avec qui elle a eu une petite fille (Vicky), Joanne est une ancienne Miss Rhône Alpes devenue maitre nageuse. Quotidiennement, après la surveillance de la piscine municipale et quelques sessions d’aquagym, elle s’entraîne dans l’eau glacée d’un lac environnant et sa fille, avec qui elle semble entretenir un lien assez fusionnel, l’accompagne presque systématiquement, afin de chronométrer le temps que sa mère passe dans l’eau. Avant qu’elle ne se plonge dans le bain glacé, elle la badigeonne d’une pâte graisseuse, visant à l’aider à conserver sa chaleur corporelle, et récolte son « odeur » dans un de ses petits bocaux qu’elle collectionne. Car l’enfant possède un don : celui d’identifier et différencier les odeurs végétales, organiques et synthétiques. Chaque jour, elle s’affaire à recréer différentes senteurs dans sa chambre, s’isolant dans son monde pour oublier ce quotidien où elle est victime de harcèlement scolaire de la part de camarades qui raillent sa couleur de peau et sa chevelure crépue.

Lorsque Julia, sa tante paternelle et petite soeur perdue de vue par son papa depuis une décennie, refait irruption dans la vie du foyer, Vicky décide de recréer l’odeur de sa tante (un peu de whisky, un morceau de son pull et une mystérieuse fiole noire). En l’humant, elle s’évanouit pour se réveiller… dans le passé, devant le complexe sportif des Cinq Diables où sa mère et sa tante pratiquaient la gymnastique dans leur jeunesse. À travers ses brefs voyages dans le temps, elle découvre progressivement le passé de sa tante qui était intimement liée à sa mère, et commence à s’interroger sur sa place et la légitimité de sa venue au monde.

A Tale of Ice and Fire

Pour son second long-métrage après Ava, Léa Mysius a imaginé cette histoire de petite fille étrange et solitaire comme une fresque intimiste intégrant quelques éléments du film fantastique (on pense à Us, Twin Peaks, The innocents…) et construit une réalité alternative visant à déconstruire nos croyances et réenchanter le monde. En suivant le questionnement existentiel de Vicky, qui se demande comment elle est venue au monde et comment elle est devenue qui elle est, par le prisme fantastique – qu’elle considère comme un moyen et non une fin -, elle entraîne le spectateur dans les méandres des obsessions humaines, alliant le ludique et l’angoissant. Lors de sa quête, elle découvrira d’où elle vient et comprendra progressivement que l’amour ne se soustrait pas mais au contraire se complète, lui permettant d’aller progressivement vers une indépendance affective plus saine pour son développement.

Les cinq diables

Mais ce récit de réconciliation fait également la part belle au personnage de Joanne, brillamment incarnée par Adèle Exarchopoulos, dont la jeunesse se dévoile au fil des investigations de sa fille. On découvre ainsi le mal insidieux qui a rongé cette femme trentenaire, empoisonnée par l’homophobie latente d’un père maltraitant derrière son apparente trivialité, sacrifiant ses désirs et ses rêves d’ailleurs pour une vie plus rangée et « convenable ». De son côté, Julia a été contrainte de fuir cet environnement toxique qu’était pour elle cette bourgade qui rejette la différence pour des prétextes de peurs irrationnelles qu’elle n’était pas armée à combattre. Leurs retrouvailles, d’abord hostiles puis glaciales, permettront de panser les blessures d’un passé trop lourd, avec comme point culminant cette magnifique séquence où les deux femmes se reconnectent l’une à l’autre en chantant du Bonnie Tyler, avant que la chaleur ne vienne réchauffer – littéralement – leurs coeurs à l’agonie.

S’aimer sur les bords du lac

Après le troublant Ava, Léa Mysius injecte une grande part de tendresse et de mysticisme dans sa proposition singulière et captivante pour signer une poignante histoire d’amour contrarié hanté par la figure symbolique de la sorcière. Ses comédiennes principales Adèle Exarchopoulos, Sally Drame et Swala Emati offrent trois facettes d’empouvoirement féminin qui nous invitent à rester continuellement en éveil. La cinéaste – qui co-écrit le scénario avec Paul Guilhaume – n’en oublie pas de soigner son personnage masculin, à la marge mais puissant dans son effacement pour le bonheur de celle(s) qu’il aime. Indéniablement politique et profondément humain, Les Cinq Diables pourrait finalement être perçu comme un film choral autour de ces vies manquées, chaque protagoniste semblant être passé à côté de la vie qu’il/elle aurait du avoir. Se battre pour exister, réexplorer le passé pour rattraper le temps et apaiser le présent.

Bande-annonce