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LES ANNÉES SUPER 8

« En revoyant nos films super huit pris entre 1972 et 1981, il m’est apparu que ceux-ci constituaient non seulement une archive familiale mais aussi un témoignage sur les goûts, les loisirs, le style de vie et les aspirations d’une classe sociale, au cours de la décennie qui suit 1968. Ces images muettes, j’ai eu envie de les intégrer dans un récit au croisement de l’histoire, du social et aussi de l’intime, en utilisant mon journal personnel de ces années-là. »- Annie Ernaux

Critique du film

La démarche qui mène un artiste à la réalisation d’un film alors que ce n’est pas son domaine répond à une nécessité neuve, celle d’exprimer ce qu’aucune autre forme ne lui avait permis jusqu’ici. C’est à la fois exact et inexact en ce qui concerne Annie Ernaux, dont deux adaptations de ses œuvres l’ont rendue récemment familière du grand écran (Passion simple de Danielle Arbid et L’Evénement d’Audrey Diwan, tous deux sortis en 2021). C’est d’abord faux car le texte écrit et lu par la romancière-narratrice obtient sa valeur de sa qualité littéraire. Il pourrait se dispenser des images, voix intime et neutre prolongeant naturellement « l’autobiographie impersonnelle » qu’elle construit depuis cinq décennies. Mais c’est aussi vrai car Les Années Super 8 se compose d’une matière filmique originale qu’il a fallu organiser, faire résonner au montage : des fragments de vie familiale tournés en pellicule entre 1972 et 1981 par Philippe Ernaux, mari d’Annie Ernaux et père de David Ernaux-Briot – qui co-signe le film avec sa mère.

Celle qui écrivait au début des Années (2008) que « toutes les images disparaîtront » fait au contraire réapparaître son passé grâce à celles-ci. L’exercice d’auto-réflexion est fructueux : loin de verser dans le sentimentalisme (le grain et l’ancrage temporel des saynètes suffisent à effleurer la nostalgie), elle regarde la femme qu’elle était à travers un prisme socio-culturel. Tout est propice à l’analyse et semble la relier à son appartenance de classe, à commencer par l’acquisition de l’outil qui la filme. Des vacances en Albanie et au Chili au moment de l’Union populaire de Salvador Allende nous informent sur les pratiques d’une famille de gauche aisée et cultivée, prête à emménager dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise.

les années super 8

Cet intérêt sociologique se double d’un éclairage documentaire sur Annie Ernaux elle-même, puisque la décennie 70 correspond à la parution de ses deux premiers romans, soit sa naissance en littérature. Ils la feront changer de statut, et on devine que cela creuse une distance avec ses proches. Annie Ernaux est discrète, au bord du cadre, le regard souvent adressé au hors-champ comme si elle était en transition avant d’assumer entièrement sa vocation. De son côté, à mesure que le temps passe, l’objectif tenu par son mari filme de moins en moins le bonheur du foyer. Il se détourne des scènes heureuses au profit d’éléments périphériques – paysages, objets – jusqu’à cesser totalement de faire des images.

La fin du film concorde avec une rupture, et sans le savoir, la caméra a rendu compte de cette idée belle et simple qui raconte « les années super 8 » de chacun : tourner un film de famille, c’est avant tout immortaliser les moments de joie que l’on ne pourra pas vivre deux fois.

Bande-annonce

(à venir)

14 décembre 2022 – De Annie Ernaux et David Ernaux-Briot


Cannes 2022Quinzaine des Réalisateurs


Reprise de la Quinzaine des Réalisateurs au Forum des Images