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LE VENT NOUS EMPORTERA

Quelques personnes arrivent de Téhéran pour un court séjour à Sia Dareh, un village du kurdistan iranien. Les habitants ignorent la raison de leur venue. Behzad flâne surtout dans l’ancien cimetière faisant croire aux villageois qu’il est à la recherche d’un trésor.

L’infinie sagesse des fables sans âge

Parmi tous les grands films de Kiarostami, Le Vent nous emportera est celui qui me procure le plus de joie, il s’en dégage un parfum de stoïcisme nimbé d’espièglerie qui le rend unique, irrésistible. Après 700 km d’une route terminée en piste, trois hommes arrivent aux abords d’un village perdu dans la montagne, bientôt, un garçon envoyé en éclaireur les accompagne pour les derniers kilomètres. De cette équipée, nous ne verrons que Behzad, dit l’Ingénieur ; quant à la raison de leur venue, elle ne sera jamais présentée de manière explicite. C’est un film qui avance masqué, déploie un jeu d’indices entre ombre et lumière, se joue de la répétition comme d’une fausse stagnation, ne se dissimule jamais autant que quand on croit qu’il se dévoile.

Mme Malek est très âgée, « 100 ou 150 ans ? Tu me fais un prix », les hommes de Téhéran sont apparemment venus pour réaliser un reportage sur ses funérailles et observer plus particulièrement les rites de scarification. En attendant, ils ont tout loisir de découvrir le village que seuls les enfants, les vieux et les jeunes mamans animent, saison des moissons oblige. L’ingénieur observe l’offrande de la soupe, s’attarde au Café, développe une relation de complicité avec le jeune Fahzad qui, tout enfant qu’il est, lui donne les clés de compréhension de cette petite société rurale. Les jours passent et continuent d’insuffler un soupçon de vie à Mme Malek. 

Balayés par le vent

Après une demi-heure d’exposition, le film est rythmé par la sonnerie du téléphone portable de l’Ingénieur qui doit systématiquement rejoindre sa voiture, emprunter la piste cahoteuse qui mène au cimetière pour obtenir une liaison correcte. La scène revient à cinq reprises et à chaque fois il retrouve Yossef, énigmatique fossoyeur avec lequel il poursuit une conversation toute beckettienne. Les dialogues avec l’enfant sur la santé de la vieille dame sont reconduits chaque jour à l’identique mais le regard de l’Ingénieur évolue peu à peu et la santé de Mme Malek semble chaque jour l’intéresser plus sincèrement.

Notre regard de spectateur évolue à mesure que celui de l’ingénieur change, d’abord tout à sa mission, il se fond doucement dans le décor, en épouse le rythme jusqu’à s’y sentir partie prenante lorsqu’un accident survient. Kiarostami excelle à combiner répétitions et variations, dressant le portrait d’un homme qui accepte doucement le piège dans lequel il se trouve, victime consentante d’un syndrome de Stockholm dont le geôlier aurait un visage de sablier.

Le regard de l’ingénieur a tout du voyeur. Il furète, ne comprend pas ce qu’on lui dérobe. Le film se construit précisément autour de ce que qui lui échappe. De Mme Malek, on ne voit que la maison, de Yossef, on ne distingue que la plante des pieds. Deux personnages fantomatiques qui semblent nourrir un hors champ où se réfugie une morale du regard. Les photos que prend l’ingénieur dans une des dernières scènes du film, ultime réflexe d’une mauvaise éducation, apparaissent alors dérisoires. Ce que l’ingénieur emportera, c’est bien davantage le souvenir d’un enfant qui partage la citation d’un poème, d’une femme dont le neuvième enfant naît dans la nuit, d’une conversation avec une médecin contemplatif sur une moto au milieu des champs de blé balayés par le vent. 

Le Vent nous emportera a 20 ans et l’infinie sagesse des fables sans âge.  


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