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LA TERRE DES HOMMES

Constance est fille d’agriculteur. Avec son fiancé, elle veut reprendre l’exploitation de son père et la sauver de la faillite. Pour cela, il faut s’agrandir, investir et s’imposer face aux grands exploitants qui se partagent la terre et le pouvoir. Battante, Constance obtient le soutien de l’un d’eux. Influent et charismatique, il tient leur avenir entre ses mains. Mais quand il impose son désir au milieu des négociations, Constance doit faire face à cette nouvelle violence.

Critique du film

Chaque semaine, des éleveurs se retrouvent au marché à bestiaux où se déroule la mise en vente de leurs bêtes. Dans une sorte d’arène, des centaines de vaches et taureaux défilent pour être vendus aux enchères. Démarre alors un rapport de force entre acheteurs potentiels et petits fermiers, sous le joug de la loi du marché qui tire vers le bas les montants finaux. Une fois attribués, les animaux sont embarqués dans des poids lourds pour être expédiés aux quatre coins de l’Europe. Naël Marandin a d’abord été fasciné par la puissance cinématographique de ce rendez-vous agro-industriel, sa théâtre et son dispositif, mais aussi les rapports de force qui s’y exercent. Il débute ainsi son film, La terre des hommes, en ces lieux impitoyables.

Dans l’arène

Après avoir exposé le mode opératoire glaçant de cette mise en vente, tant pour les bêtes que pour leurs éleveurs, son deuxième long-métrage se focalise sur les difficultés d’une famille d’agriculteurs peinant à sauver leur rentabilité. Ce n’est plus un secret, nombre de paysans ne parvient plus à boucler les fins de mois, au point qu’une grosse grande proportion finit par s’effondre, voire se donner la mort. Ecroulés sous le poids des dettes, ils ne parviennent plus à résister, devant également faire face à l’impitoyable politique des grands domaines modernes ne cessant d’aspirer les petites exploitations mettant la clé sous la porte – enjeu également au cœur d’Au nom de la terre, sorti en 2019.

Pour écrire La terre des hommes, Naël Marandin a mené un long travail d’enquêtes, rencontrant de nombreux éleveurs mais aussi plusieurs acteurs puissants de cette filière. Mais lors de la préparation du film, il est frappé par la place qu’occupent les femmes dans ce monde très masculin. Il imagine alors un personnage de jeune femme, Constance, qui sera au cœur de sa fiction.

Le regard des hommes, le corps des femmes

Forte de caractère, Constance résiste avec assurance (et, malheureusement, humour) aux regards et remarques de la gent masculine. Déterminée à sauver l’exploitation de son père, elle envisage (avec son compagnon) d’amorcer un nouveau virage en misant sur l’éthique et la qualité – plutôt que de s’embarquer dans l’infernale course à la productivité. Pour obtenir l’aval des autorités, et entamer ce nouveau projet qui l’enthousiasme, elle doit passer par une commission. C’est à cette occasion qu’un homme qu’elle connait bien, Sylvain, va profiter de son pouvoir pour tenter d’obtenir ses faveurs…

La terre des hommes

Si, au départ, les hommes ne la voient pas comme une menace, la situation changera bien vite lorsqu’elle décidera de déposer plainte pour viol suite à l’agression subie par son prédateur. On lui refuse son statut de victime et la cantonne au rôle de femme à problèmes qui veut attirer l’attention. Les regards, autrefois remplis d’un désir révulsant, deviennent hostiles. La drague lourde et la misogynie font place à l’agressivité, voire au harcèlement moral. Comme les bovins qui défilent sur le ring du marché aux bêtes, la femme devient un objet, un être de chair à posséder. Et tout ce microcosme devient alors une métaphore plus large de la société.

Faire son Darmanin

Avec une certaine réussite, La terre des hommes évoque ce rapport de pouvoir qui entrainent de trop nombreux abus sexuels. La domination qu’exerce Sylvain se fait sourde, implicite. En échange de son soutien pour la commission, il se montre bien plus entreprenant et ne s’embarrasse pas du consentement de sa jeune « protégée ». Le chantage s’inscrit sur la durée à mesure que le besoin de son assistance – dans la concrétisation de son projet – se renforce. Là est tout le problème de ces violences sexuelles : comme il n’y a pas forcément de violence physique, la société a tendance à en déduire qu’il y a eu consentement et, de ce fait, qu’il n’est pas question de viol. Ce serait oublier les questions de pouvoir et de d’emprise. Mais comment faire changer les esprits et les institutions judiciaires sur ces sujets-là quand même l’actuel Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, fait miroiter son appui contre des faveurs sexuelles, et bénéficie d’un classement sans suite à deux reprises entre 2017 et 2018 ?

Ce combat parait d’autant plus difficile que, souvent, la victime elle-même ne réalise pas d’emblée qu’elle a effectivement été victime d’un viol. La terre des hommes montre ce long cheminement pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, pouvant parfois mettre des années avant de verbaliser ce qu’elles ont subi et de comprendre qu’elles ne sont pas responsables. Mais comment obtenir réparation quand la majorité des plaintes ne sont pas suivies de condamnations ? Constance va alors tenter de trouver sa réparation à elle, choisissant de l’affronter sur son propre terrain. Ayant compris les règles du jeu dans son milieu, elle tente de se les approprier pour sauver son avenir.

Bien aidé par ses deux co-auteures, Marion Doussot et Marion Desseigne Ravel, Naël Marandin réussit à ne pas tomber dans la caricature et à naviguer sur cette ligne trouble qui montre toute la complexité de ces rapports de force et de ces abus où la victime ne serait pas « la bonne victime », à savoir celle qui crie et se débat. Il et elles livrent un drame humain, frappant, touchant et sensible, porté avec talent par Diane Rouxel, qui ne manque pas de rappeler combien les agriculteurs pâtissent de l’emballement capitaliste, et combien les femmes souffrent de ceux qui pensent pouvoir les posséder. 

Bande-annonce

Printemps 2021De Naël Marandin, avec Diane RouxelFinnegan OldfieldJalil Lespert