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LA ROMANCIÈRE

Une romancière entreprend un voyage pour rendre visite à un ancien collègue, perdu de vue depuis longtemps. Elle rencontre un réalisateur et sa femme. Dans un parc, les trois individus font connaissance avec une actrice. La romancière essaie de convaincre la comédienne de faire un film avec elle.

Critique du film

Les films d’Hong Sangsoo sont si nombreux qu’ils devraient porter le nom de la saison de leur première et l’année de celle-ci. La romancière serait alors le HSS de l’hiver 2022, celui passé par la Berlinale, un de ses festivals fétiches. C’est aussi l’occasion de le voir diriger la grande actrice Lee Hyeyoung pour la deuxième fois consécutive après In front of your face, son film estival de 2021, présenté à Cannes dans une sélection parallèle. Comme toujours avec le cinéaste coréen, il est question de cinéma, de création, on y boit et mange beaucoup en questionnant le rapport de chacun à l’art. Cette occurrence berlinoise est aussi un peu plus longue que les précédents films du maître, lui qui ne dépassait plus guère l’heure de rigueur pour être admis dans la catégorie long-métrage.

Le personnage principal est une romancière, Junhee, qui vient visiter une vieille amie tenant une librairie café qu’elle n’a pas vu depuis un certain temps. Commence alors un mouvement pour cette femme qui amorce des boucles, de dialogues, mais aussi de lieux qui se répètent, enchaînant les coïncidences. On se rencontre par hasard dans La romancière, dans la joie et une atmosphère légère qui dépareille avec la mélancolie qui habite souvent la filmographie de l’auteur d’Un jour avec, un jour sans. Comme dans Introduction, précédent film présenté à la Berlinale en 2021, il y a peu de plans dans le film, chacun étant une bulle autonome portée par des détails qui font tout le sel de l’aventure.

On peut noter d’emblée l’insistance avec laquelle on revient sur l’inactivité des artistes rencontrés dans l’histoire. Junhee se fait interpeller sur son absence de nouveaux romans, et quand elle rencontre Kilsoo, jouée par Kim Minhee, il est de nouveau question de l’absence au sein de son propre moyen d’expression, ici le cinéma. Cette mise en abime de la fugue au premier plan, et de l’économie dans la conduite de projets artistiques est amusant si l’on considère le stakhanovisme effréné du réalisateur. Lui qui n’a de cesse d’occuper les écrans, laissant si peu de temps morts entre chaque film, interroge le manque d’envie, l’impression d’avoir fait le tour de son activité.

The novelist's film

Ces circonvolutions qui amènent les scènes à s’entrechoquer pour délivrer en réaction quelque chose de nouveau qui fait progresser le récit, sont la véritable trouvaille du film. Si les thèmes et les ingrédients sont souvent les mêmes d’un film à l’autre chez Hong Sangsoo, c’est par le biais de la grammaire cinématographique que chaque projet apporte une couleur et une réponse différente aux mêmes questions. Ici on trouve une romancière débutant son parcours dans une librairie, tombant par la suite sur une comédienne célèbre dans un parc, qui après un diner en commun la ramène dans le premier lieu par un effet du hasard. En accouche une proposition de film, la romancière désire réaliser son premier court-métrage avec Kilsoo, et une avant-première où l’on retrouve une nouvelle fois Kim Minhee face à cet écran qu’elle magnifie tellement.

Comme pour Introduction ou Grass dernièrement, HSS utilise un noir et blanc éclatant avec beaucoup de lumière ce qui crée un effet saisissant dans certaines scènes. La séquence où Kilsoo et Junhee partagent un repas dans une pièce baignée de blanc, avec en perspective une petite fille qui observe l’actrice qui finit par la rejoindre à l’extérieur est tout simplement sublime. Ce jeu avec le noir et blanc, particulièrement réussi, est étrangement coupé par des scènes du film réalisé par Junhee, dans des couleurs dégradées et pixélisées, petites scènes qu’Hong Sangsoo aime à filmer avec une petite caméra numérique qu’il monte ensuite lui-même.

La surprise intervient enfin dans les toutes dernières minutes du film, prenant le spectateur au dépourvu réinventant d’une certaine manière le concept de scène post-générique, après un fondu au noir qu’on croyait définitif. Il ne reste alors plus que Kim Minhee, seule et nerveuse, dont on ne saura jamais ce qu’elle a bien pu penser du film de sa nouvelle amie. Ces derniers instants sont l’occasion d’une très belle déclaration d’amour à l’actrice de Mademoiselle, empêchée de travailler en Corée à cause de la bigoterie entourant sa relation avec Hong Sangsoo. Ce « je t’aime » final, murmuré au coin d’une scène, sonne comme un message subliminal qui hante et traine dans nos esprits. La romancière est l’œuvre la plus drôle, enthousiasmante et régénérante réalisée par Hong Sangsoo depuis son coup de maître qu’était Un jour avec, un jour sans. Tout comme il le faisait brillamment dans Hill of Freedom (2014), c’est dans la forme et dans ce télescopage des scènes qu’il arrive à apporter quelque chose de frais et de nouveau dans une carrière riche de 27 films.

15 février 2023 – De Hong Sangsoo, avec Kim Minhee, Lee Hyeyeong et Seo Younghwa.


Ours d’argent à la Berlinale 2022