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LA POUPÉE

 1878. D’abord modeste commis de brasserie en proie à de régulières humiliations, Stanislaw Wokulski finit par devenir un riche homme d’affaires. Toutefois, il demeure sensible à la misère et aux inégalités sociales. 

« Je ne suis pas allé te chercher. Tu es venu toi-même t’enlacer dans le piège. » (Faust, Goethe)

Lorsqu’on entend parler de cinéma polonais, les noms qui viennent en tête sont ceux de Roman Polanski, Andrej Zulawski, Andrzej Wajda, ou encore Krzysztof Kieślowski. Au bataillon des quasi inconnus se situe Wojciech J. Has,  malgré une filmographie composée d’une quinzaine de longs-métrages environ. À part, Has possédait la particularité d’être le seul cinéaste, à l’époque, à ne pas posséder de carte de membre le rattachant au Parti Communiste. La quasi totalité de ses films, adaptés d’oeuvres littéraires, s’inscrit dans un surréalisme baroque, aux particularités le rendant presque immédiatement identifiable, comme si un fil invisible reliait le tout.

La Poupée est issu du roman éponyme, rédigé par Boleslaw Prus, à la fin du XIXème siècle. Dans une Pologne cruellement inégalitaire, Stanislas Wokulski est apprenti commis à l’auberge, malmené par ses contemporains. Intelligent, mais moqué, on le retrouve, bien des années plus tard, à l’apogée de sa vie. Devenu riche, grâce à des investissements reliés plus ou moins indirectement à la guerre, il est désormais propriétaire d’un grand magasin de luxe, où les nobles, souvent désargentés, viennent se rincer l’œil et dépenser plus qu’ils ne possèdent, pour des objets dispensables. Bourgeois solidement installé, Wokulski continue son commerce, épaulé par son second, tour-à-tour méprisé et flatté par les privilégiés qui s’agrippent orgueilleusement à leur rang. Rien n’aurait été susceptible de le faire dévier de sa trajectoire, jusqu’au jour où, par accident, l’amour se retrouve sur son chemin. Homme de bonne foi, Wokulski tente alors de concilier ses préceptes, aidant les pauvres, tout en apportant son soutien à la famille de celle qu’il aime éperdument, composée de gens de la Haute, fantasques, à la limite de l’histrionisme. Mais, le carcan de la société étant, rien ne peut dépasser les idées préconçues : sans particule, il demeure aux yeux de tous un parvenu, dont l’utilité, uniquement matérialiste, celle d’un créditeur.

En adaptant des romans, des nouvelles, ou des pièces de théâtre écrites parfois plusieurs siècles avant la moitié du 20ème, Has a la plupart du temps placé l’action de ses films dans des lieux contrastant avec le réalisme affiché et revendiqué par les réalisateurs qui étaient ses contemporains. Le procédé, astucieux, a pu lui permettre de ne pas avoir à subir la censure du pouvoir polonais (sauf pour son premier-métrage, Harmonia, jamais distribué), notamment pour La Poupée. Pourtant, sous des airs de chronique taillée dans le marbre, fourmillant de crinolines, se cache de multiples saillies politiques, dont l’inventaire complet mériterait un mémoire entier. Il faut au moins aborder la principale, poussée jusqu’au  point de non-retour : il n’y a rien à tirer des dominants, quels qu’ils soient. À l’opposé de toute forme de complaisance, Has délivre une oeuvre dans laquelle son héros, pas dupe, mais foncièrement idéaliste, se heurte à un monde qu’il avait malheureusement sous-estimé. Il est déjà trop tard lorsque, affectant une mine sérieuse, Wokulski pose des questions au sujet de l’amour platonique. Tel un poison instillé dans ses veines, les sentiments viennent entacher ses capacités de réflexion, en le poussant à prendre des risques. Sans retenir ses coups, Has malmène de façon jouissive ceux qu’il n’apprécie pas. Leurs dialogues sont risibles, et leur tenue si superficielle que, par le truchement du fantastique, il en démontre le caractère factice, en faisant poser les duchesses comme des mannequins au Bon Marché, procédé qu’il reprendra quelques années plus tard dans La Clepsydre, dans un cadre cette fois-ci merveilleux.

Ce qui est frappant, en regardant La Poupée, en parallèle de l’histoire du cinéma, et de ce qu’il est à l’heure actuelle, c’est d’essayer de comprendre pourquoi aucun (aucune) réalisateur(trice) n’a jamais cherché à s’inspirer de sa technique, si facilement identifiable chez Has. L’image qui apparaît à l’écran a rarement aussi bien servi le monde onirique. Malgré un décor chargé de détails en tous genres, la caméra semble glisser, comme dans un rêve, alternant les points d’ancrage sur l’ensemble, et son personnage, qu’elle quitte pour mieux le restituer dans son environnement. Dispositif difficile à décrire, il confine au génie quand, touché par la peine d’une jeune prostituée à l’Église, Wokulski se décide à la suivre pour l’aider. A l’aide d’un travelling latéral, Has condense en quelques minutes toute la misère du monde, où les ultra riches vivent tout proches des indigents. À regarder le délabrement général, on pourrait croire avoir touché le fond de la misère. C’était sans compter l’arrivée finale, où, plus que des maisons menaçant de s’écrouler, il y a les bâtisses sans toits, ouvertes aux quatre vents.

À l’instar des autres productions de Has, La Poupée est difficile à visionner, pour qui est habitué à un cinéma récent et rythmé. Lent, durant plus de deux heures trente, rempli d’ellipses, il nécessite un effort de concentration que l’on ne concède pas naturellement devant un film. Nonobstant une restauration où beaucoup de détails ont été perdus, même en plusieurs parties, le visionnage en vaut largement la peine, ne serait-ce que pour ces scènes fantastiques à la limite de l’hallucination, où on se demande si les personnages filmés sont vivants, ou trépassés. Parce que le monde de Has vaut que l’on s’y attarde.




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