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L’HOMME QUI A VENDU SA PEAU

Sam Ali, jeune syrien sensible et impulsif, fuit son pays pour le Liban afin d’échapper à la guerre. Pour se rendre en Europe et vivre avec l’amour de sa vie, il accepte de se faire tatouer le dos par l’artiste contemporain le plus sulfureux au monde. En transformant son corps en une prestigieuse œuvre d’art, Sam finira toutefois par découvrir que sa décision s’est faite au prix de sa liberté.

Critique du film

Au-delà de son sujet incandescent, Kaouther Ben Hania, avec La Belle et la Meute, nous avait saisis par sa narration et sa mise en scène étouffante. Son nouveau film, d’abord prévu pour fin 2020, puis début 2021, mais désormais on commence à connaitre la chanson, était ainsi très attendu. Trois ans plus tard, un passage par la section Orizzonti de la dernière Mostra de Venise, et une toute récente récompense aux Lumières, la réalisatrice tunisienne propose avec L’Homme qui a vendu sa peau une œuvre brutale. Son récit a beau être plus convenu que son précédent long-métrage, le quatrième film de la cinéaste n’en est pas moins brillamment traversé par la violence sourde qui se tapit dans les rapports, historiques mais aussi très contemporains, qu’entretiennent l’Orient et l’Occident. 

BODY HORROR

Dès les débuts du film, en Syrie, puis rapidement en Lybie, les plans de dos sont un motif récurrent, déjà annonciateur des mésaventures de Sam à venir avant d’en devenir le sujet central du film. Ce leitmotiv de L’Homme qui a vendu sa peau illustre les pouvoirs sur lesquels sont exercés les corps. D’abord dans une dimension philosophique. Le corps qu’offre Sam à un sulfureux artiste contemporain, est l’équivalent de l’âme dans l’échange faustien. Ce dos livré ne concède pas tant un pouvoir – ici celui d’aller en Europe – qu’une emprise. En bon Méphistophélès moderne, le stéréotype de l’artiste européen fait croire à un geste de bonté envers la pauvre âme qu’il prétend sauver d’une vie miséreuse. Le tatouage incarne, à la manière de la dette éternelle de Faust, une marque pour toujours, un rappel sempiternel que quelque chose a été vendu. En acceptant de se faire tatouer le dos, c’est l’essence de Sam qui a été vendue. Son libre-arbitre est réduit à peau de chagrin. Il n’est plus homme, il est œuvre, et celle-ci est éminemment politique. 

Le jeune homme a désormais sur le dos un visa Schengen tatoué. Un acte qui semble être un cadeau de la part de l’artiste, mais qui sert ses propres desseins : rester l’artiste contemporain le plus sulfureux possible, jetant son dévolu, dans une macabre surenchère artistique, sur cette toile d’un autre genre. L’incarnation idéale de la violence de marché et du monde de l’art. C’est tout un schéma, sous couvert de philanthropie occidentale, d’appropriation des corps considérés comme « exotiques » qui se met en place dans L’Homme qui a vendu sa peau.

L’orientalisme du XVIIIe siècle est toujours perceptible, dans la manière dont le public européen est fasciné par le corps de Sam. Il rappelle à certains instants, jusque dans le choix de cadre et de couleurs, les spectacles-tortures auxquels doit s’adonner la Vénus Noire d’Abdellatif Kechiche pour satisfaire une bourgeoisie parisienne lubrique. Les spectateurs, aisés, et leur fascination quasi-zoologique pour l’œuvre d’art qu’il incarne, rappellent que du fait de son rang il n’a pas sa place parmi eux. D’abord étranger à ce monde social, la perspective européenne, outre la capacité à retrouver son amour Abeer, est une alléchante opportunité d’enfin s’élever socialement. Mais il n’en est rien, et le statut d’homme-œuvre l’écarte du genre humain. Que ce soit pour ses pairs comme pour ses contemplateurs, il est à part. Cette mise à l’écart est autant le fruit du scénario du film qu’une considération psychologique plus ample.

Dans Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, penseur essentiel du postcolonialisme, on trouve, à plus large focale, ce qui se joue dans L’Homme qui a vendu sa peau. Cette marginalisation hors du champ humain serait un héritage psychologique d’une mainmise occidentale. Les troubles associés se concrétisent en complexes déshumanisants, résultant entre-autres « d’expériences vécues », passant notamment, les regards instants des autres, les mythes autour des personnes de couleur, etc. Si l’ouvrage de Fanon s’intéresse principalement aux Antillais, et a fortiori aux Noirs Africains, son texte entre particulièrement en résonance avec le film de Kaouther Ben Hania, à tel point que l’on y trouverait presque, mot-pour-mot, la situation de l’homme-œuvre parmi d’autres œuvres : « J’arrivais dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine du désir d’être à l’origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets. »

L'homme qui a vendu sa peau

Ce constat psychologique de Sam est accompagné dans l’écriture du personnage. Comme une illustration de son trouble de la personnalité naissant – entre homme et œuvre d’art – il se met perpétuellement en scène. Bien-sûr en tant qu’œuvre, bien que sa marge de manœuvre soit limitée – contraint de rester immobile, le dos bien exposé – mais pas seulement, et ce dès les débuts du film, où il se met en scène de manière comique, à bord d’un train, sa relation amoureuse avec Abeer aux yeux de tous, jusqu’à la toute fin. Puis, dès lors qu’il est tatoué, comme pour compenser ce geste déshumanisant, Sam opte pour un mimétisme de la haute société, avec tous les pavanements et marques de mépris que cela suppose. Plus impuissant qu’ignorant de sa propre condition, cette mise en scène de sa propre existence est le témoin de la dualité qui l’anime : celui qui est, et celui qui aimerait être. Une dichotomie soulignée à l’écran par les nombreux jeux de reflets, pour dire le dédoublement de Sam ; et de cadres symétriques et géométriques, pour dire son isolement.

Jeux de rôles

C’est par cette scénographie éternelle que l’homme opère sa transformation en homme-œuvre, une compensation à la mise en scène qu’il subit en coulisses, de la part de son artiste-créateur. La mise en scène de Sam, dans la diversité de « jeux » qu’il propose, est le film conducteur du récit. Sam multiplie les masques comme des miroirs honteux à l’égard de l’Occident, en incarnant sciemment la peur primale de l’Autre, et des monstres qu’elle a elle-même contribuer à créer. Ce jeu incessant souligne le rôle assigné – celui de migrant à sauver, celui de sauveur européen – et ses tendances assujettissantes. Le film est une incitation à sortir de ces rôles, en détricotant l’image du réfugié qui trouverait l’Eldorado en Europe. Dans L’Homme qui a vendu sa peau, par le cruel besoin de domination sur l’Autre qui y règne, la vie rêvée en Europe est un mirage. Être né « du mauvais côté » incombera toujours des barrières que même l’argent et la gloire ne saurait faire sauter. 

La spectacularisation des souffrances, surtout si elles paraissent lointaines, est un fait. Cette réflexion sur les limites morales de l’art et de la mise en scène n’a pas attendu le film de Kaouther Ben Hania. La cinéaste accompagne toutefois ses idées d’un vif discours sur le néo-colonialisme, mais aussi de moyens intrinsèquement cinématographiques. Yahya Mahayni et Dea Liane, respectivement interprètes de Sam Ali et Abeer, crèvent indéniablement l’écran, et il est regrettable que la prestation de Monica Bellucci, a contrario, paraisse par moments artificielle.

Les protagonistes accompagnent une riche réflexion sur la mise en scène – autant moquerie, qu’échappatoire, ou que manipulation – et ses implications politiques et philosophiques sur les corps infuse tout son récit. Le tout portée par une mise en scène élégante et une composition des cadres très soignée, sublimée par la photographie de Christopher Aoun et le choix du 35mm, idéal pour apporter relief et profondeur au grain de peau. 

Bande-annonce

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