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L’INSPECTEUR HARRY

 Si la police de San Francisco ne remet pas immédiatement 200 000 dollars à un homme qui vient de commettre un crime, il recommencera au rythme d’un assassinat par jour. L’inspecteur Harry Callahan est sur ses talons.
 

Gonna get dirty.

Dans le lourd été 1970, à San Francisco, un mystérieux tueur en série sème la terreur en tirant depuis les toits des immeubles sur ses victimes choisies au hasard. Appelé à la rescousse, l’inspecteur « Dirty » Harry Callahan, malencontreusement traduit en « Harry le charognard » dans la VF de l’époque, va se livrer à un duel éreintant et rocambolesque avec un « méchant » diaboliquement retors. Jusqu’ici abonné aux rôles de cowboys avec la « Trilogie du dollar » dans les années 1960, Clint Eastwood entre dans une nouvelle dimension iconique avec Dirty Harry, avec lequel il entame une longue série de rôles de flic viril, un peu réac’, un peu raciste, sorte d’incarnation du mâle américain. À sa sortie, la célèbre critique du New Yorker Pauline Kael – si influente que ses disciples, encore aujourd’hui, se surnomment « les paulettes » – vit dans le long-métrage de Don Siegel « un instrument de propagande presque parfait en faveur d’une force de police paralégale ».

L’ancestrale méfiance américaine envers l’Etat, la promotion de la self-justice y semble en effet ici poussée à son paroxysme. Dix ans avant l’arrivée au pouvoir d’un autre cowboy hollywoodien des années 1950 en la personne de Ronald Reagan, l’inspecteur Harry préfigurait pour la gauche américaine le retour en force de cette vieille mouvance américaine réactionnaire qui n’avait en réalité jamais vraiment quitté la scène. Clint Eastwood avait paraît-il été touché par les critiques contre le film et décida après coup de jouer de son image de républicain pur et dur, ou de vieux grigou, rôle qu’il incarne avec constance depuis, que ce soit dans Million Dollar Baby ou Gran Torino. ll faut pourtant voir dans L’Inspecteur Harry plus qu’un simple pamphlet pour le vigilantisme. Le film, qui sort alors que l’affaire du Zodiaque fascine et terrifie la Californie, est un décalque de la société américaine et de ses angoisses naissantes : la violence aveugle, spectaculaire médiatisée des snipers ou la terreur qui entoure la sécurité des enfants.

Même son héros, antipathique au possible, raciste avec son coéquipier d’origine mexicaine, y est gentiment tourné en ridicule, toujours plus ou moins en porte-à-faux avec les évolutions sociétales de son époque, comme lors de cette scène hilarante où en pleine poursuite, il se retrouve dans un lieu de drague dans un parc public de San Francisco. Quant à la religion, référence américaine si cruciale, elle occupe dans ce film une position ambivalente. Elle semble à la fois omniprésente, comme cette grande croix lumineuse qui surplombe la bagarre entre Clint Eastwood et Andy Robinson, et en même temps incapable de défendre les siens quand le tueur menace de s’en prendre à un prêtre. Vieille idole qui n’est plus rien d’autre qu’un monument tapageur.

L’inspecteur Harry porte aussi un discours intéressant sur le regard et une discrète mise en cause de la société médiatique alors en pleine expansion, cette « société du spectacle » chère à Debord. Dans les premières images, le spectateur se retrouve à observer les victimes potentielles dans l’objectif du tueur, comme s’il en était en quelque sorte le complice. Et la caméra change régulièrement de point de vue dans la première partie du film comme pour nous faire adopter celui du prédateur, sorte de marginal sans passé qui a justement un regard halluciné.  Qui observe qui ? semble demander ce film qui met en scène un tueur en série que les médias finissent par dépeindre en victime du système policier. On peut y voir une subtile critique de la culture tabloïd anglo-saxonne et de ses excès, qui préfigure la télé-réalité – dont la première, An American Family, naîtra la même année que la sortie du film, en 1971.




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