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GOOD LUCK TO YOU, LEO GRANDE

Nancy Stokes est une veuve de 55 ans qui aspire à connaître – enfin – la plénitude sexuelle. Elle engage les services de Leo Grande, un travailleur du sexe (ou  » sexothérapeute  » comme il préfère se nommer) d’une vingtaine d’années pour une nuit de bonheur.

Critique du film

Entre comédie et drame, l’australienne Sophie Hyde, nouvelle venue à la réalisation, tresse un portrait de deux personnages diamétralement différents dans Good luck to you, Leo Grande. Nancy est une veuve de 55 ans qui a vécu dans la frustration sexuelle toute sa vie, n’ayant eu comme amant que son seul mari, un homme ennuyeux qui ne s’est jamais intéressé au plaisir. Leo, quant à lui, est un travailleur du sexe, un prostitué luxueux dont les femmes s’attachent les services pour une heure, deux parfois, à des tarifs élevés.

Ces deux personnages en tous points différents, il est jeune, beau et irrésistible, elle se sent flétrie, âgée et sans vie, tranchent aussi dans le choix des acteurs les interprétant. Emma Thompson est une comédienne reconnue, primée, avec des décennies de travail dans sa filmographie. Daryl McCormack est lui un visage neuf, son regard et son sourire sont autant de nouveautés qui emballent l’introduction de ce Good luck to you, Leo Grande.

Le film s’installe dans le confort d’un huis clos d’une chambre d’hôtel, entamant son périple par toutes les figures imposées d’une telle situation. Le mini-bar est utilisé, les coupes de champagne vidées, les poses lascives du prestataire présentées comme un avant-goût du moment de passion à venir. C’est pourtant une autre route que décide d’arpenter le film très rapidement, explorant les méandres des troubles des deux protagonistes. L’écriture est ici très soignée, à chaque lieu commun, moment attendu, les dialogues et les situations se retournent soudain pour accoucher de quelque chose d’inattendu. Nancy dit ne pas aimer les surprises, Leo espère qu’il pourra lui en procurer. C’est pourtant bien le spectateur qui se retrouve soudain pris dans un ouragan inattendu de révélations.

Si Léo est là pour faire vivre un fantasme, une illusion à ses clients, Nancy elle se prend au jeu, et s’intéresse à ce jeune homme au regard troublant. C’est ce qu’il se trouve au delà des apparences qui finit par accrocher cette ancienne enseignante. Leurs échanges sont parfois cruels, mais aussi ils creusent avec malice la raison d’être de l’activité de Léo, et les traumatismes d’une vie de renoncement pour Nancy. L’honnêteté avec laquelle elle se dévoile, de rencontres en rendez-vous dans cette chambre d’hôtel, l’amène à demander le même niveau de mise à nu à son interlocuteur, qui se voit dès lors obligé de rappeler qu’il n’est qu’une illusion, un personnage créé pour des fins professionnelles.

L’embriquement des identités, le jeu sur le vrai et le faux qui hante l’histoire sont les points forts de ce très joli film sans prétention qui touche au plus juste émotionnellement dès lors qu’à l’image de ces acteurs il s’abandonne. C’est bien la qualité du duo Thompson/McCormack qui amène Good luck to you, Leo Grande a un dépassement de fonction assez plaisant. Avec sa mise en abime travaillée et ses personnalités complexes, l’autrice Sophie Hyde a réussi plus qu’une simple comédie sur le sexe tarifé. Elle a tout d’abord réussit à mettre en lumière toutes les frustrations d’une génération de femmes qui ne s’estimaient pas légitimes à s’intéresser au plaisir et à leur corps, n’étant dès lors pas capable de transmettre autre chose que de l’aigreur à ses descendants.

Elle a ensuite dessiné un magnifique personnage de travailleur du sexe habité avec merveille par Daryil McCormack. La qualité de son jeu, la douceur de sa partition illumine chaque scène et chaque dialogue, parfait contre-point d’une Emma Thompson qui ne dépareille pas dans ce rôle de femme qui se découvre sexuellement dans la cinquantaine. Entre humour, légèreté et profondeur, c’est une jolie réussite pour Sophie Hyde qui distingue une image positive et moderne de la sexualité décomplexée débarrassée du surmoi d’une époque obsédée par l’image et la perfection physique.


De Sophie Hyde, avec Emma Thompson, Daryl McCormack et Isabella Laughland

Présenté en séance spéciale à la Berlinale 2022