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L’ATELIER

Brillant

La Ciotat, un été. Antoine a accepté de suivre un atelier d’écriture où quelques jeunes en insertion doivent écrire un roman noir avec l’aide d’Olivia, une romancière reconnue. Le travail d’écriture va faire resurgir le passé ouvrier de la ville, son chantier naval fermé depuis 25 ans, toute une nostalgie qui n’intéresse pas Antoine. Davantage connecté à l’anxiété du monde actuel, le jeune homme va s’opposer rapidement au groupe et à Olivia que la violence d’Antoine va alarmer autant que séduire.

Les mots et les armes.

En 2008, Laurent Cantet remportait la Palme d’Or avec Entre les murs, stimulante adaptation du roman de François Bégaudeau. Neuf ans plus tard, le cinéaste est redescendu à Cannes pour présenter une nouvelle oeuvre ayant quelques éléments communs avec le film l’ayant consacré : une dimension docu-fiction captivante autour d’une jeune troupe multi-ethnique canalisée par un pédagogue ouvert aux dialogues et une remarquable saisie de l’air du temps et des enjeux socio-politiques qui fracturent la société… Pas de redite pourtant dans L’atelier qui propose une oeuvre aiguisée et puissante où la littérature, la morale et la politique entrent en collision sous l’écrasante chaleur estivale de La Ciotat.

Présenté en section parallèle à Un Certain Regard (reprise dans la capitale au Reflet Medicis), L’atelier prend le parti de lentement se focaliser sur Antoine (Matthieu Lucci), l’un des membres du groupe les plus en retrait, qui laisse progressivement apparaître quelques arguments réactionnaires ne manquant pas de faire réagir ses camarades et d’interpeler la romancière (Marina Foïs) en charge de modérer l’atelier bien qu’elle ne soit pas une pédagogue née. Une tension troublante et presque animale émerge de façon sous-jacente entre les deux protagonistes, imprégnés de fascination et de peur réciproque de cet autre qui bouscule nos certitudes.

Pour L’atelier, Laurent Cantet a retrouvé son co-scénariste, Robin Campillo (décidémment l’homme de ce 70e festival, récompensé du Grand Prix pour son poignant 120 battements par minute) après une gestation de près de deux décennies (!) et le tandem fait à nouveau des merveilles. Leur scénario, bonifié par les travaux de répétition avec les comédiens novices castés localement, soulève habilement quelques questions majeures de notre époque sans asséner de réponse catégorique ou se permettre un quelconque aparté moraliste. Le terrorisme, la jeunesse qui s’ennuie et se cherche des sensations fortes, la désindustrialisation des bassins portuaires et le chômage grimpant sont autant de facteurs expliquant la montée des extrêmes et des radicalisations dans ces territoires gangrénés par la précarité. Cantet pose également un focus particulièrement perspicace sur cette troupe de jeunes où les joutes verbales sont autant de façons d’affirmer son identité et ses différences dans ce que d’aucuns nomment le « Vivre ensemble ». « Trouver sa place dans le groupe sans pouvoir s’y inscrire pleinement », un des enjeux contradictoires favoris du metteur en scène.

Cantet et Campillo ne s’éternisent pas sur les raisons qui les ont poussés à participer à ce stage créatif et plongent d’emblée le spectateur au coeur des échanges, de la réflexion passionnante sur les rouages de l’écriture fictionnelle (influencée par la télévision et les jeux-vidéos) et son recours cathartique, des pistes explorées du fait du patrimoine familial et culturel de chacun pour se diriger vers un consensus narratif. L’une des forces de L’atelier réside aussi dans l’habile portrait que font Cantet et Campillo de cette jeunesse abandonnée, évitant intelligemment les généralisations balourdes sur les comportements et la sensibilisation des adolescents à la politique, à la violence et aux supports virtuels.

Puis le film de troupe vire indiciblement en thriller à deux têtes alors qu’Olivia perd progressivement le contrôle de son groupe et masque de moins en moins ses tensions quant aux critiques virulentes d’Antoine, exposant au passage les limites de sa clairvoyance sociale. L’actrice, seule professionnelle aguerrie du casting, excelle avec naturel et finesse face au jeune et indomptable Matthieu Lucci. L’ombre d’une pesante tension sexuelle plane au-dessus d’Olivia et Antoine alors que celui-ci s’isole davantage vis à vis de ses camarades de travail.

Quelques semaines après la sortie en salle du grisant À voix haute de Stéphane de Freitas, L’atelier est une autre illustration du pouvoir des mots, de la cohésion des groupes et de la richesse de l’altérité alors que ces aspirants écrivains s’évertuent à poser des mots sur leur quotidien, leur bagage socio-culturel, leurs revendications, leurs peurs et leurs désirs d’avenir. Quant le débat s’avère aussi excitant voire plus passionnant que l’action, Cantet rappelle brillamment et passionnément la primordialité de l’éducation et de l’instruction, l’importance de la démocratisation de l’accès à la culture et de la transmission de clés d’appropriation.

Pendant que les élèves débattent autour de l’intrigue qu’ils souhaitent construire, ceux-ci en révèlent énormément sur leur histoire, leurs tempéraments et sur leurs maux. Cantet capture admirablement l’agitation enthousiaste et les tensions internes qui fourmillent au coeur de groupe d’adolescents. Si le dernier acte s’éloigne un peu de l’atelier d’écriture pour prendre une coloration thrillerisante, il n’en perd pas pour autant son pouvoir d’inquiétante fascination. L’impact des mots face à celui des armes s’affirme encore plus vaillamment pour exorciser la violence contenue et exprimer les désirs d’évasion.

La fiche

L’ATELIER
Réalisé par Laurent Cantet
Avec Marina Foïs, Matthieu Lucci, Warda Rammach…
France – Drame, thriller
Sortie : 11 octobre 2017
Durée : 
113 min
Remerciements : Reflet Médicis & Les écrans de Paris

Article publié initialement le 4 juin 2017




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