Photo 1 – Eugénie Grandet ©HighseaProduction-TribusP.Films-2020

EUGENIE GRANDET

Felix Grandet règne en maître dans sa modeste maison de Saumur où sa femme et sa fille Eugénie, mènent une existence sans distraction. D’une avarice extraordinaire, il ne voit pas d’un bon œil les beaux partis qui se pressent pour demander la main de sa fille.

Critique du film

Après L’Échange des Princesses qui, sous les dorures du seizième siècle, voyait déjà deux innocentes sacrifiées sur l’autel des jeux de pouvoirs des hommes, Marc Dugain continue sa dépeinte de la condition féminine à travers le temps en plongeant au cœur de la Restauration avec l’adaptation d’un des fers de lance de La Comédie HumaineEugénie Grandet.

Inspiré par la façon si particulière qu’avait Balzac de parler des femmes, dont il n’aura eu cesse de dénoncer la condition tout au long de son œuvre, le réalisateur d’Une exécution extraordinaire aura trouvé en Eugénie une héroïne alliant grand romanesque à grande force de caractère. Sur fond d’étude des meurs de la société du dix-neuvième siècle, le roman raconte le parcours d’une jeune femme vers sa liberté après avoir subi non seulement l’étau entre tâches peu gratifiantes et principes religieux, mais surtout l’oppression masculine paternelle – incarnée par le personnage tout puissant de Félix Grandet, père autoritaire et despote.

« LA PESTE SOIT DE L’AVARICE ET DES AVARICIEUX »

Fort d’une réalisation sobre, quasi picturale tant la lumière sculpte les visages à l’image des tableaux de George De La Tour, le film avait pour ambition affichée d’accentuer la portée actuelle du propos de l’œuvre d’origine. Si l’écriture des dialogues se démarque par une adaptation réussie de la langue de Balzac, où quelques tournures plus contemporaines rendent plus viscérales les scènes clés de certains personnages, Marc Dugain ne parvient pas à rendre pleinement justice à sa protagoniste.

Omniprésent, le personnage de Félix Grandet dicte autant le rythme de sa maisonnée que celle du récit. Avec le talent qui le caractérise, Olivier Gourmet investit l’espace de son charisme et de sa voix, implacable dans sa dépeinte d’un père de famille rongé par son rapport névrotique à l’argent au point d’en asphyxier sa femme et sa fille. Si cette personnification du patriarcat, comme mode de domination masculine qui s’épanouit aux débuts du capitalisme, est une franche réussite, elle peine à laisser suffisamment de place aux autres personnages, notamment féminins. D’aucuns salueraient un parti pris de réalisation, transposant le sort réservé aux femmes à l’expérience de visionnage du spectateur ; cependant, les rares scènes faisant la part belle à Eugénie et à sa mère sont trop peu nombreuses pour arriver pleinement au bon équilibre.

Eugénie Grandet

Pour autant, il ne s’agirait nullement de blâmer la performance des actrices. Valérie Bonneton réussit brillamment à s’extirper du registre comique dans lequel le grand public a l’habitude de la retrouver, et livre une interprétation toute en nuances, notamment dans une scène qui échappe au misérabilisme supposé pour livrer une lecture presque psychanalytique de la volonté de pouvoir absolu de son mari sur sa fille, et qui n’est pas sans rappeler les comptes rendus de procès pour inceste. Quant à Joséphine Japy, sublime de justesse à chacune de ses apparitions, l’actrice donne à Eugénie plusieurs couleurs nouvelles – notamment dans le dernier quart d’heure du film qui, amorcé par une superbe scène de confrontation avec le père, prend ses libertés avec la lettre du roman en faisant du personnage une jeune femme pleinement indépendante et enfin libre de faire ses propres choix.

Cependant, malgré ces quelques fulgurances pleines d’audace, et après plus d’un siècle d’absence, Eugénie Grandet n’aura, après y être pour la première fois apparue muette, toujours pas trouvé pleinement sa voix sur un grand écran français.

Bande-annonce

29 septembre 2021De Marc Dugain
avec Joséphine Japy, Olivier Gourmet et Valérie Bonneton