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EL AGUA

C’est l’été dans un petit village du sud-est espagnol. Une tempête menace de faire déborder à nouveau la rivière qui le traverse. Une ancienne croyance populaire assure que certaines femmes sont prédestinées à disparaître à chaque nouvelle inondation, car elles ont « l’eau en elles ». Une bande de jeunes essaie de survivre à la lassitude de l’été, ils fument, dansent, se désirent. Dans cette atmosphère électrique, Ana et José vivent une histoire d’amour, jusqu’à ce que la tempête éclate…

Critique du film

Nous connaissons tous.tes des légendes urbaines et les films qui en parlent : du drame fantastique de M. Night Shyamalan dans The Village au creepypasta du cinéma horrifique – Slenderman, la dame blanche et bien d’autres – le folklore local hante le cinéma depuis des années et donne lieu à des récits aux accents mythologiques plus ou moins réussis. Avec El agua, son premier long métrage, la réalisatrice Elena López Riera se plonge elle aussi dans les méandres du genre et livre un conte surprenant sur l’amour, l’eau et la jeunesse.

Loin des montagnes et des forêts -bien qu’on les distingue à l’arrière-plan, enserrant les personnages dans un cadre parfois étouffant-, El agua prend place dans un village du sud de l’Espagne, où pas grand chose ne se passe. C’est l’été, et la torpeur guette dans les rues vides de touristes, les bars déserts et sur les berges boueuses de la rivière sans nom qui borde la ville. Les résidentes les plus anciennes et leurs descendantes racontent incessamment la même histoire : l’eau est amoureuse de la plus jolie fille de la ville et gare à elle si elle s’éprend de quelqu’un d’autre, car la rivière viendra la chercher. Le fantôme d’une mariée disparue durant la crue plane sur cette bourgade maussade et hante parfois subrepticement l’écran. Au milieu de tout ça, Ana, dix-sept ans, d’une beauté ravageuse, vit son premier amour et confie ses craintes à sa grand-mère, bruja confirmée : et si la rivière s’éprenait d’elle ?

Malgré la puissance évocatrice de cette légende, Elena López Riera fait le choix d’une esthétique naturaliste, dépouillée de tout artifice de mise en scène : l’eau de la rivière est sale et polluée, les berges n’ont aucun charme, les grues et les usines ronronnent et rythment la vie de la communauté dans la journée, tandis que la nuit, c’est une techno ultra-contemporaine qui fait vibrer les coeurs. Riera filme un monde à première vue désenchanté, aux images ternes, désaturées, à peine étalonnées, dont la magie semble absente. En insérant ça et là des images d’archives et des témoignages face caméra, la réalisatrice emmène son œuvre vers le documentaire et brouille les pistes entre réalité, fiction et mythe ; promené.e de genre en genre, le spectateur.trice, tenu.e en haleine malgré le rythme faussement tranquille de l’histoire, n’est jamais complètement certain.e de ce qu’il regarde. Le film va-t-il basculer dans le fantastique ou non ? 

El agua film

Traversé par des tensions sourdes, El agua est aussi et avant tout le portrait d’une génération et de ses aspirations. Les adolescent.e.s du film crèvent l’écran, s’interrogent sur leur futur, sur leur pouvoir d’action et dialoguent avec leurs aîné.e.s. L’inéluctable emprise de l’eau sur l’héroïne peut se lire comme une métaphore de son enfermement et de son désir d’échapper au village qui l’a vue grandir, mais aussi comme un besoin pressant de réenchantement dans un monde vide d’idoles. Fascinée par la sainte locale qu’elle contemple respectueusement dans une église, Ana se dispute avec son petit ami qui ne semble pas comprendre les raisons de cette fervente piété.

À travers les errances et les doutes de son héroïne, à la fois petite-fille de sa grand mère sorcière mais aussi jeune femme du XXIème siècle, Elena López Riera questionne la notion de liberté et la fonction psychologique que remplissent les légendes urbaines au sein d’une communauté. Elle livre un film étrangement envoûtant dont l’énergie mystique et les paysages industriels continuent de nous hanter, dessinant les contours d’une cinématographie prometteuse, entre modernité et tradition.


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