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DOGVILLE

 L’histoire se passe aux Etats-Unis pendant les années trente, dans une petite ville des Rocheuses prénommée Dogville. Un soir, des coups de feu se font entendre. Tom, un jeune écrivain et pseudo-philosophe habitant dans la bourgade, croise la route de Grace, une mystérieuse femme, terrifiée et traquée par des gangsters qui en veulent à sa vie. Tom décide alors de la recueillir, et arrive à convaincre la petite communauté de la ville de la cacher, en échange de son labeur. Lorsqu’un avis de recherche est lancé contre la jeune femme, les habitants de Dogville s’estiment alors en droit de réclamer une compensation, compte tenu du risque qu’ils courent à la protéger. Petit à petit, le simple service se transforme en asservissement, la charité en cupidité, la confiance en hypocrisie. Mais Grace garde en elle un lourd secret, qui leur fera regretter leur geste…
 

Une bourgade pleine d’opportunités

Quand chacun peut faire ce qu’il veut et ce que lui inspire son égoïsme, alors tous luttent contre tous, et donc le chaos règne.

Premier volet de la saga « USA – Land of Opportunities » (le film sera suivi de Manderlay en 2005), Dogville reste encore à ce jour le film préféré de son réalisateur, le danois Lars von Trier – récompensé d’une Palme d’Or pour Dancer in the dark. S’inspirant du théâtre épique de Bertolt Brecht, qui privilégiait la réflexion à l’illusion théâtrale, von Trier a choisi de dépouiller le film de tout artifice, réduisant le décor au strict minimum (quelques meubles, des lignes blanches tracées au sol et quelques légendes indiquant les lieux), en vue de ne retenir que l’essentiel, à savoir des « êtres sociaux », entrant en interaction. L’idée est assez simple : qu’adviendrait-il si une inconnue, recherchée par les autorités, débarquait dans une petite communauté, pauvre, afin de se cacher ?

Si l’on était dans l’idéalisme d’un certain cinéma américain, les habitants de Dogville auraient placé leur conscience au-delà de leur être social de pauvres, car après tout, il est « évident » que la bonté et la morale dictent le coeur de chacun, et cela quelle que soit notre position dans la société.

Or, cette idée n’est qu’une illusion, car les héros n’existent pas. La conscience ne dicte pas leurs faits et gestes ; c’est leur intérêt qui se charge de cette tâche. La bonté et la morale sont elles-mêmes circonscrites à l’intérêt, annihilant la gratuité du moindre geste. Rien n’est donné, tout est dû.

Toute morale est morte ! La crise est de morale aussi bien que d’argent. On décampe en hurlant du bateau qui naufrage. Il n’y a plus d’amis.

Grace apprendra la dure loi de la réalité sociale, et paiera pour son idéalisme, inévitablement hypocrite et condescendant. Car le jeune femme n’a jamais été du côté des pauvres. Elle est la fille d’un riche gangster cynique, qui assume son intérêt ainsi que sa position dominante au sein de la société. Ce n’est pas le cas de Grace, qui, au fur et à mesure de son séjour à Dogville, connaît un véritable calvaire (épuisement, mensonge, viol, emprisonnement…), sans jamais condamner moralement ses bourreaux. Face au visage le plus pitoyable du genre humain, la jeune femme trouve encore le moyen de pardonner, car après tout, « ce n’est pas de leur faute ». « Une enfance malheureuse, et un meurtre n’est plus un meurtre ? » lui demande son père. Les circonstances font-elles que les habitants de Dogville, sont des « victimes », quoi qu’ils fassent ?  La réponse est inévitablement non, car ces gens, avec le peu de pouvoir qu’ils ont, arrivent tout de même à être aussi monstrueux que le père de Grace. Leur intérêt de victimes, à tous, c’est d’être des bourreaux, de dominer celui ou celle qui doit quelque chose.

Dogville Kidman

Si l’on pouvait se faire protéger pour rien, je n’ai rien contre. Oui, mes chers épiciers, mais voilà : ce n’est point si facile que ça. La mort seule est pour rien. Tout le reste se paie.

Dès lors, l’empathie de Grace n’est qu’arrogance. L’empathie n’est qu’un luxe de riches voulant se donner bonne conscience. Dans nos sociétés occidentales capitalistes, toute relation est relation de domination. La charité ne consiste pas à aider son prochain pour qu’il aille mieux, mais à aider son prochain pour se donner bonne conscience. Autrement dit, le pauvre doit rester pauvre pour que le riche se sente comme une bonne âme. Le père de Grace perçoit très bien cette hypocrisie du pouvoir chez sa fille, laquelle finit par céder à la logique du système : Oeil pour oeil, dent pour dent. Néanmoins, elle arrive encore à se raconter une histoire, se persuadant qu’elle usera du pouvoir pour faire le « bien ». Or, le « bien » n’est relatif qu’à la position sociale du sujet qui le souhaite. Ce sont ceux qui ont le pouvoir qui édictent le bien et le mal, le vrai et le faux, la morale et l’immoral, et ce monopole ne peut conduire qu’à la violence, symbolique d’abord, physique ensuite. Si bien que tout changement de la société est inhérent à l’intérêt de ceux qui la dominent. Le capitalisme ne peut être renversé, car c’est lui qui crée les conditions de sa propre critique pour mieux muter et perdurer. Il fait croire que certains peuvent être des héros, mais en fin de compte, ils n’existent pas.

Les hommes sont humains, ils ne sont pas des anges.

L’écrivain Louis-Ferdinand Céline disait que les prolétaires étaient aussi pitoyables que les bourgeois, car en fin de compte, ils n’étaient que des bourgeois qui n’avaient pas réussi à dominer leur prochain. La logique du système veut que l’opportunité, au sein de nos sociétés capitalistes, soit d’abord une opportunité de dominer. Voilà ce que raconte Dogville, et voilà pourquoi Lars von Trier est sans doute l’un des auteurs le plus important du cinéma contemporain, n’en déplaise à ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face. 

 


Citations extraites de La résistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht)



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