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DEUX HOMMES DANS LA VILLE

Carte blanche est notre rendez-vous pour tous les cinéphiles du web. À nouveau, Le Bleu du Miroir accueille un invité qui se penche sur un grand classique du cinéma, reconnu ou méconnu. Pour cette trente-deuxième occurrence, nous avons invité Eugénie Filho, cofondatrice et directrice de publication de Revus & Corrigés, la revue consacrée au cinéma de patrimoine. Elle profite de l’occasion pour écrire sur un film dont elle voulait parler depuis quelques temps, Deux hommes dans la ville de José Giovanni (1973), grand film réquisitoire contre la peine de mort avec Alain Delon et Jean Gabin. Mais c’est aussi le portrait d’une jeunesse incomprise, histoire dont chaque génération connaît encore le refrain. 

Carte blanche à… Eugénie F.

L’honneur reçu par Alain Delon cette année au Festival de Cannes, et tous les reproches qui lui ont été faits, ont peint un portrait ambivalent et somme toute assez complet de l’homme et de l’artiste, l’hommage ayant été aussi sincère que les critiques ont été virulentes. Cependant, ni l’image du plus bel aristocrate viscontien, ni les propos tenus par l’acteur n’atteindront le profond mal-être et la douloureuse compassion ressentis face au sort de Gino Strabliggi, condamné dans Deux hommes dans la ville, de José Giovanni (1973). Delon approchait de la quarantaine et n’avait plus la beauté du jeune Apollon ensoleillé, mais celle d’un homme dont la vie a sculpté les traits. Delon était Gino, est un ex-taulard reprenant goût à la vie avec appréhension, soutenu par Germain Cazeneuve (Jean Gabin), son éducateur, qui s’est porté garant de sa libération. Des amours, des anciens complices et une ambiance années 70 avec un titre comme Deux hommes dans la ville, tout pouvait amener à un film de gangster comme le cinéma français en a beaucoup produit durant cette décennie.

Gino Strabliggi sort d’une longue peine de prison pour braquage. Le voyou apprend à devenir citoyen, sa femme l’a attendu toutes ces années et, accompagné par Germain Cazeneuve qu’il considère comme son père, Gino goûte enfin à la vie, à l’amour et à l’amitié, mais également au sort. Il perd sa femme dans un accident, ses anciens complices le retrouvent, persuadés qu’il pourrait les rejoindre, et un inspecteur de police zélé, Gointreau (Michel Bouquet), fait son apparition, convaincu lui aussi de la culpabilité innée de ce jeune homme qu’il a déjà fait condamner dix ans auparavant. « Je n’ai aucune raison de lui en vouloir, je pense seulement qu’il est nuisible et je le prouverai. » C’est classique, la quête de l’inspecteur Javert vers l’ex-forçat Jean Valjean. Des ennemis jurés comme par nature, dont la faute, même rachetée par Jean Valjean, n’est même plus le moteur. Lors d’une confrontation au commissariat, où Gino est obligé de pointer régulièrement, Gointreau décide arbitrairement de l’enfermer en garde-à-vue, Gino proteste : « Y’a pas de raison ! – Mais si ! » répond l’inspecteur, aussi sec et automatique qu’une guillotine. Il en a le droit, il le prend. Il prouvera cette culpabilité et le condamnera à l’avance en harcelant Gino. Quel refrain vicié ! Toujours la même rengaine…

Des Hommes et des lois

Un homme nuisible, une jeunesse dangereuse, une justice féroce. Malgré cela, Gino poursuit son (droit) chemin, accepte l’emploi d’imprimeur que lui a trouvé son éducateur Germain à Montpellier, tombe à nouveau amoureux et se lie d’amitié avec les enfants de Germain qui se souviennent encore des pavés foulés quelques années plutôt pour la liberté et la justice. Mai 68 n’est pas si loin, et semblait avoir revigoré les esprits et ambitions démocratiques. Leur père était d’ailleurs flic avant de devenir éducateur, et dénonce maintenant les conditions de vie dans les prisons – comme l’a fait pendant longtemps José Giovanni. Mais l’espoir est retombé : « Personne ne descend dans la rue pour les droits communs… » affirment désespérément les adultes face à la jeunesse révoltée par le sort qui s’abat sur Gino. C’est comme ça, les choses ne changent pas, cet homme ne trouvera pas la rédemption, ces jeunes ne seront jamais entendus, et ne comprennent plus les idéaux de liberté pour lesquels ils se sont battus quelques années auparavant. Les jugements sont alors exécutés par une société à l’esprit borné et revanchard. Et l’on est impuissant face à la tragédie d’un pays qui condamne à mort tous les espoirs.

Deux hommes dans la ville
La peine de mort ne fut abolie qu’en septembre 1981. José Giovanni connaît bien le couloir de la mort pour y avoir été pendant dix mois, condamné en 1948 pour extorsion de fond et complicité d’assassinat, faisant partie de cette France collabo qui n’avait bien évidemment jamais existé. Gracié, sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Confondue avec une autre peine suite à une nouvelle affaire pas moins glorieuse, et ramenée à vingt années de travaux forcés, José Damiani de son vrai nom, fut libéré de Melun le 4 décembre 1956, après onze ans et demi d’emprisonnement, et un livre sur l’univers carcéral, Le Trou, publié par Gallimard et qui fut quelques années après adapté à l’écran par Jacques Becker. Jusqu’à sa mort en 2004, il milita contre la peine de mort et pour de meilleures conditions d’emprisonnement. De leur côté, Alain Delon et Jean Gabin, favorables à la peine de mort, appartiennent à une époque qui a connue les horreurs de la Seconde guerre mondiale, et les faits perpétrés par des personnages comme José Damiani. Et pourtant, Alain Delon a produit l’un des plus grands films abolitionnistes. Dans un entretien de l’époque, Alain Delon confirme l’importance qu’il portait « à ce que Delon produise Gabin » mais au-delà de cette autosatisfaction, il expliquait également que son devoir d’acteur était de pouvoir jouer des personnages aux convictions opposées aux siennes. Quant à Gabin, il est la force tranquille, surprenant par son calme, Germain offrant sa confiance à la génération suivante, malgré ses égarements, comme à l’inverse la jeune génération de 68 a dû pardonner à leurs parents la guerre qu’ils avaient faite.

Changer les choses

Deux hommes dans la ville, est l’histoire d’une vie, un drame ponctué de moments de bonheur qui ne le rend que plus terrible, comme la musique de Philippe Sarde et ses graves envolées de joie, une insoutenable légèreté, comme une pluie infinie sur une cité grise. D’un éventuel film de gangster, Deux hommes dans la ville est finalement une tragédie tissée d’amour, d’amitié, d’espoir, de perte et de cet amer sentiment d’injustice, celui qui nous retourne les tripes peu importent les générations. Ici, c’est évidemment contre la peine de mort, mais c’est aussi contre cette société viciée et ses institutions inflexibles qui, elles, n’ont pas été abolies. Seuls les hommes et les femmes peuvent changer les choses. Toi, tu peux changer les choses, mais pas toute seule ! Or, face à l’injustice et l’incompréhension, c’est le dégoût des autres que cette société transmet derrière les faux-semblants d’un progressisme d’Etat. 

Un autre film se nourrit de ce faux-espoir de 68, Mourir d’aimer d’André Cayatte (1971), l’histoire vraie d’une enseignante en 1968 qui organisait des réunions de réflexion sur la société et qui cède aux avances d’un de ses élèves, tombé amoureux d’elle et dont elle partage l’amour. Le temps de l’amour libre était plus réel en slogan que pour la justice française qui a condamné cette femme à l’emprisonnement. En 1971, Gabrielle Russier (jouée par Annie Girardot dans le film) s’est suicidée dans sa cellule, drame qui inspira la chanson d’Aznavour et le film de Cayatte. « Laissons le monde à ses problèmes / Les gens haineux face à eux-mêmes / Avec leurs petites idées / Mourir d’aimer ». On courbe donc l’échine, honteux de cette vie passée à espérer, de la confiance en la lumière dont se targuent la Justice et la puissance française. 

On marche… ou tout explose.

Ou alors les rues se remplissent à nouveau et l’on marche… ou tout explose. En 2016, les explosions nous semblaient encore trop récentes, et la bêtise entourait les graves questions de sécurité nationale avec encore en premières victimes les jeunes et notre ouverture au monde et à la différence. Cette année-là Bertrand Bonello racontait avec Nocturama l’histoire d’un groupe de jeunes perdus perpétrant des attentats anarchistes qui se cachait ensuite dans une Samaritaine réanimée et transfigurée par Bertrand Bonello. Cette cachette se transformait en un paradis factice qui se révélait être la création de la société capitaliste et occidentale qu’ils avaient voulu détruire. Leur violence était un geste de désespoir, car l’Etat ne négocie pas avec les terroristes, même quand ils sont le fruit de ses politiques.

J’ai découvert Deux hommes dans la ville quelques semaines après avoir vu Nocturama. Les contextes des deux films sont séparés de près d’un demi-siècle, mais c’est la même colère qui m’a tordu l’estomac. Chacun de ces films à son niveau est une oeuvre existentielle, qui nous assoient devant notre sort, et il ne tient qu’à nous de savoir si l’on s’y soumet. On s’étonne toujours d’être autant bouleversé par un film, surtout physiquement, en pleurs, en tremblements, de joie, de tristesse ou de rage. Et ce n’est pas tant l’émotion qui étonne que le sentiment de se sentir vivant et la prise de conscience, la volonté de réaffirmer notre place dans une famille, la société, notre histoire personnelle, nationale et internationale. Le cinéma, art politique, on connaît le discours, mais il est toujours bon de s’en rendre compte régulièrement par soi-même.

Eugénie F.

 

Carte Blanche