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DELPHINE ET CAROLE, INSOUMUSES

Ce documentaire revient sur l’amitié et l’engagement de Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos. Les deux femmes se rencontrent lors d’un cours de vidéo donné à Paris par la réalisatrice. Elles veulent toutes les deux utiliser cette nouvelle technologie, appréciée notamment pour sa légèreté, pour s’exprimer et pour donner la parole à ceux qui sont tenus au silence. La réalisatrice revient également en images sur le combat de Delphine Seyrig avec le MLF ou pour l’avortement, ainsi que sur l’œuvre de Carole Roussopoulos, comme «Y a qu’à pas baiser».

Critique du film

À l’avant du tandem, voix de velours et sourire enchanteur, Delphine Seyrig, l’actrice culte trop tôt disparue. À l’arrière, responsable de la stabilité du cadre, dents du bonheur dévoilées comme une promesse, Carole Roussopoulos, vidéaste suisse.

Nous sommes en 1969, Carole vient d’être débarquée du magazine Vogue et achète avec son chèque de licenciement, sur les conseils de Jean Genêt, le premier enregistreur vidéo portable que Sony vient de mettre sur le marché pour le grand public. L’Histoire retiendra qu’elle est la deuxième personne en France à acquérir cette caméra, 4 jours après Jean-Luc Godard, autre économe suisse qui attendait que Sony soit moins cher.

Cet outil sera son passeport d’indépendance. Elle crée dans la foulée avec son mari le peintre Paul Roussopoulos, le collectif Vidéo Out qui entend donner la parole à ceux qui sont tenus au silence dans les journaux. Delphine s’inscrit à un atelier vidéo proposé par Carole, une complicité puis une amitié les rapprochent rapidement.

Callisto McNulty, réalisatrise et petite-fille de Carole Roussopoulos propose à travers un montage alerte et pertinent une stimulante série de portes d’entrées. C’est la force du film que de faire connaître, découvrir ou redécouvrir à la fois la vitalité d’une époque où contestation rimait souvent avec récréation à travers de nombreux extraits de documents réalisés par le duo et la trajectoire d’une actrice qui n’a cessé de chercher cohérence et équilibre entre vie, valeurs et carrière. On pense à l’audace de Fabienne Tabard, on pense évidemment à Jeanne Dielmans. Quelques extraits, toujours à propos suffisent à donner envie de (re)visiter sa filmographie.

Autre atout de ce documentaire, la réflexion qu’il instaure en creux autour de l’image. D’une part, l’image en tant qu’elle enregistre, rend compte, documente, et la manière dont les deux femmes se sont emparées d’un outil « sur lequel les hommes n’avaient pas encore mis leurs pattes». Il faut à ce titre noter que Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos et Ioana Wieder (dont l’absence de témoignage étonne) ont fondé en 1982 le Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir qui aujourd’hui encore réunit, produit et diffuse des documents audiovisuels sur les droits, luttes et création de l’art des femmes. D’autre part l’image/cliché, celle de la comédienne, éthérée, inaccessible, cérébrale que la femme n’a cessé de combattre (lire à ce titre la très documentée biographie de Mireille Brangé, Delphine Seyrig, une vie / Nouveau Monde éditions, 2018).

Enfin et surtout ce film réussit à communiquer l’énergie de ces années de slogans potaches, de parole spontanée, une forme de lutte joyeuse qu’on regarde aujourd’hui avec un peu de jalousie et que les deux luronnes incarnent à merveille. On sourit devant la manifestation d’hommage à la femme de soldat inconnu, on est saisi par leur accompagnement de la révolte des prostituées à Lyon en 1975. Autant d’exemples qui par contraste mettent aussi en relief le conservatisme patriarcal d’une société qui nous semble à certains égards antédiluvienne. Si les propos tenus par Françoise Giroud, alors secrétaire d’Etat chargée de la condition féminine laissent pantois, la réponse apportée dans le film Maso et Miso vont en bateau, chef d’oeuvre de subversion parasitaire, provoque l’hilarité.

Dans le sillage des deux protagonistes, cet effervescent Delphine et Carole, insoumuses invite à revivre par procuration la joviale agitation qu’elles ont su à la fois animer, capter et préserver.


Diffusé le 18 décembre 2019 sur Arte