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DEAD MAN

William Blake prend le train vers l’Ouest pour y exercer le métier de comptable. Arrivé dans la sinistre ville de Machine, il s’y trouve accusé à tort d’un double meurtre et prend la fuite, une balle logée près du cœur. Accompagné de Nobody, un Indien cultivé qui le prend pour le poète anglais William Blake, il s’engage dans un périple à travers l’Ouest sauvage…

Au bord du gouffre

Recroquevillé sur son siège, Bill Blake est prisonnier de son funeste destin dès les premières instants. Un voyage vers la mort, conduit par l’immense monstre à vapeur clinquant, grinçant, fumant, qui glisse jusqu’aux confins des Etats-Unis. Le train, fascinant symbole du rêve américain, revêt un aspect funèbre. À son bord, la jolie fille de la ville laisse place aux trappeurs sales et inquiétants. La machine s’engouffre dans les ténèbres arides, traversant des paysages désolés, pourtant familier. 

Se dessine alors sous nos yeux une géographie cinématographique : les canyons et les carcasses se succèdent, hantés par une splendeur passée, où l’on devine la conquête de l’Ouest, et ses chevauchées fantastiques. Le noir et blanc délicat semble éteindre à jamais les lumières chaudes du western, sur lequel il souffle un air glacial. Jim Jarmusch fait de son Dead Man un film de fantômes.

L’Odyssée de William Blake est funèbre. Bien qu’il cherche lui aussi à retrouver son chez soi, Bill Blake est l’anti-John Wayne. Maladroit, lâche et peureux, Blake est à l’image du héros Jarmuschien : rejeté par un monde qui ne veut pas de lui, il erre comme un spectre dans les ruines de l’Amérique. Accompagné par les cordes mélancoliques de Neil Young, Blake est en quête d’un foyer impossible, maudit par un mal qui grandit en lui. Mi-poétique, mi-tragique, Dead Man fait le récit d’un échec, où son anti-héros, livré à lui-même, est porté par les flots vers l’horizon, assistant impuissant à la destruction de son monde. 

La mort du Poète 

Homonyme vivant du poète romantique, avec lequel il sera confondu, il met en exergue la fracture qui oppose intellect et barbarie au sein même des Etats-Unis. La ville, autrefois flamboyante, est désormais surplombée par deux grandes cheminées. L’industrialisation a détruit l’insouciance d’un pays. Putride et morbide, la ville est synonyme de mort, dans laquelle se traîne péniblement la vermine humaine. Blake le poète est confronté à la cruauté du monde “sauvage”, à laquelle il va lentement succomber. Dead Man filme une Amérique crépusculaire, gangrénée par la violence. Le poète n’habite plus le monde à mesure que ses mains se tachent de sang. 

Terre de cendre, les Etats-Unis portent les stigmates d’un passé douloureux. Nobody, amérindien cultivé et amoureux transi de la poésie du (vrai) William Blake, se méfie du monde des blancs. Victime de la cruauté de la “civilisation”, Nobody possède pourtant en lui les dernières réminiscences de l’humanité, pour ne pas avoir cédé à la haine. 

Burlesque, onirique et tragique, Dead Man est un poème funèbre sur l’existence, porté par l’interprétation mélancolique de Johnny Depp. Jarmusch s’empare du western pour offrir une lente contemplation de la déliquescence d’un monde au bord du gouffre. 


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