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CYRILLE, AGRICULTEUR, 30 ANS, 20 VACHES, DU LAIT, DU BEURRE, DES DETTES

« On voit régulièrement à la télévision ou dans les journaux que les agriculteurs laitiers vont mal, qu’ils sont les premiers concernés par le suicide. On le voit, on le sait et puis c’est comme ça. Ça ne nous empêche pas de dormir. Seulement voilà : le jour où j’ai rencontré Cyrille, j’ai eu du mal à m’en remettre. C’est devenu mon obsession. »

Critique du film

Depuis quelques années, le cinéma français se penche régulièrement sur le sort et les difficultés du monde agricole. De Petit Paysan en 2017 à Au Nom de la Terre sorti l’année dernière, c’est même devenu un gage de réussite à la fois public et critique, le premier ayant récolté 3 César et le deuxième plus de 2 millions d’entrées. Mais avec Cyrille, agriculteur, 30 ans, 30 vaches, du lait, du beurre, des dettes, ce n’est pas à une œuvre de fiction que nous avons à faire, mais à un documentaire, une plongée immersive dans la vie de Cyrille, jeune agriculteur laitier d’Auvergne et au bord du gouffre.

La rencontre entre Cyrille et Rodolphe Marconi, le réalisateur du documentaire, tient au hasard. Alors qu’il est en vacances sur la côte Atlantique, le cinéaste observe cet homme qui tous les jours s’avance dans l’eau, sans se baigner. Intrigué, il lui demande pourquoi et le jeune homme lui répond qu’il ne sait pas nager. Au fil de la conversation, Cyrille lui raconte sa vie, lui dit que c’est la première fois qu’il part en vacances, car d’habitude, il travaille tous les jours, du lundi au dimanche, se lève à 6h du matin pour s’occuper des vaches. Ses journées sont bien remplies, traite, écrémage, nettoyage, il ne se couche pas avant minuit. Et malgré ce travail colossal abattu quotidiennement, il ne s’en sort pas. Il est endetté jusqu’au cou, les huissiers sont à sa porte, et il se débat pour faire subsister sa petite exploitation et éviter la liquidation judiciaire.

Ce récit ouvre le film à travers la voix-off du réalisateur. C’est l’une des rares prises de parole du cinéaste dans son film, celui-ci préférant laisser les images et les situations parler d’elles-mêmes. On sent chez lui la volonté de ne pas interférer, d’être le plus discret possible afin d’offrir un véritable témoignage au plus près du réel de la vie de Cyrille. Rodolphe Marconi est fasciné par la nature de cet homme qui se confie à lui, sans jamais se plaindre. Treize ans après son dernier film, un documentaire sur Karl Lagerfeld (Lagerfeld Confidentiel), le réalisateur français s’est ainsi retrouvé à vivre quasiment 4 mois dans une ferme, au rythme des vaches. On est loin du monde de la Haute-couture. Seul avec sa caméra, il capte la routine de cette vie éreintante, le travail à la ferme, les ventes sur les marchés. Comme si cela ne suffisait pas, le jeune agriculteur est obligé de faire quelques piges le midi dans un restaurant. Il fait le service, la plonge, de quoi glaner quelques billets qui lui permettront de régler les factures en attente. 500 € pour la dernière visite du vétérinaire… Aussitôt gagnés, aussitôt perdus.

La solitude est dans le pré

Ce qui frappe chez Cyrille, outre son abnégation pour son travail et l’amour qu’il porte à ses bêtes, c’est sa solitude. C’est la constante qui se dégage de ce documentaire. Durant ses journées à la ferme, où lors des repas à table avec son père ou son frère, les échanges sont rares. Au final, c’est à ses vaches qu’il parle le plus. Avec la disparition de sa maman, il semble avoir perdu la seule personne à qui il pouvait confier ses doutes, ses peines, le vide semble immense depuis. Heureusement, il a un ami qu’il peut voir lors d’un de ses rares moments de libres. L’occasion pour Cyrille de parler de sa vie sentimentale, de ses amours. On comprend que c’est plutôt calme à ce niveau. Si la misère affective règne dans les campagnes reculées, c’est encore plus compliqué lorsque l’on est homosexuel et que l’on doit traverser la chambre de son père pour aller se coucher.

On est saisi par la sincérité avec laquelle le jeune fermier se livre, tout autant que par la pudeur avec laquelle le réalisateur filme ces moments de confession. La caméra semble toujours là où il faut, mais n’étouffe jamais l’instant qui se produit devant l’objectif. Rodolphe Marconi ne cache rien, Cyrille non plus. Ni les larmes et les craintes quant à l’idée de tout perdre, ni la dureté d’une profession où la vie côtoie la mort. La force et la beauté, terrible, des images se mêlent lorsque l’on assiste à la naissance au forceps d’un veau, ou lorsqu’un matin il faut évacuer le cadavre d’une vache que l’on a vu naître. Des séquences saisissantes que seule la justesse de la mise en scène peut révéler aussi naturellement, brut.

Impossible de rester indifférent face à ce que l’on voit. La vie de Cyrille provoque l’empathie chez le spectateur qui ne comprend pas comment nous en sommes arrivés là. Outre l’émotion naturelle, un sentiment de révolte nous submerge face à l’absurdité et l’injustice de la situation. On est sidéré qu’il ne puisse vendre son lait à la coopérative parce qu’il ne produit pas assez, sachant que pour produire davantage, il a besoin d’investir et donc de l’argent gagné avec la vente du lait que lui refuse la coopérative. Un cercle vicieux qui lamine le monde paysan depuis des décennies et qui poussent de nombreux agriculteurs au suicide. Lorsqu’il reçoit la visite d’une association venant en aide aux paysans en difficultés, la question est évidemment posée à Cyrille. 

Cette colère que l’on ressent, on aimerait la voir surgir chez Cyrille. On aimerait le voir s’emporter quand un huissier vient chez lui pour saisir sa voiture, ou quand un autre paysan pinaille sur le prix des veaux qu’il veut lui acheter. Mais ce n’est pas dans sa nature. On ne voit que sa douceur et sa gentillesse s’exprimer. C’est aussi cette absence de colère, de rancœur, d’amertume qui rend Cyrille si attachant.

Plus qu’un état des lieux de l’agriculture en France, c’est l’histoire de Cyrille que Rodolphe Marconi veut nous raconter. L’histoire d’un homme dévoué à son métier, attaché à ses bêtes, qui ne réclame rien. Un homme discret qui essaie de vivre de son travail et qui se retrouve étouffé par un système injuste. C’est cette réalité que le cinéaste rend visible et qui donne, malgré tout, à son film, une résonance politique certaine.

Bande-annonce

26 février 2020 – De Rodolphe Marconi