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CORPO CELESTE

Marta scrute sa ville natale en Calabre, où elle vient tout juste de rentrer avec sa mère et sa sœur, après avoir grandi en Suisse. Du haut de ses treize ans, elle se sent comme une étrangère dans cette Italie du sud dévastée. Elle a maintenant l’âge de faire sa confirmation et le catéchisme est le meilleur endroit pour tenter de s’intégrer. Mais loin de ses rêves « célestes », elle ne fait qu’y découvrir les petits arrangements de la communauté. 

AVANT PROPOS

Invitée d’honneur du festival, Alice Rohrwacher a fait le déplacement pour présenter ses trois films auquel il faut désormais ajouter le court-métrage Omelia contadina, co-réalisé avec JR et projeté lors de la soirée d’ouverture.

Révélée par le festival de Cannes 2014 où Les Merveilles obtint le Grand prix et confirmée quatre ans plus tard avec le prix du scénario pour Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher avait déjà eu les honneurs de Cannes en 2011, sélectionnée à La Quinzaine des réalisateurs avec Corpo celeste

En guise de présentation la cinéaste italienne précisait en toute humilité qu’elle s’était lancée dans le tournage du film sans aucune expérience. Après avoir obtenu le financement sur lecture du scénario, elle s’est présentée dans diverses écoles de cinéma. Refusée partout, elle a constitué une petite équipe technique, qui continue, pour la plupart, de l’accompagner aujourd’hui – citons la chef opératrice Hélène Louvart, le musicien Piero Crucitti – et s’est jeté sans filet dans l’aventure. Complètement autodidacte, elle rencontre la veille du tournage la segreteria d’edizione (script). Honteuse de sa méconnaissance du métier, elle n’ose pas demander d’explication, d’autant moins qu’elle comprend «segreteria di dizione (secrétaire de diction)» et pense qu’il s’agit d’un potentiel contrôle de la censure, vieille résurgence de la période fasciste (beaucoup de dialogues sont en calabrais). Soupçons rapidement levés le lendemain !

Alice Rohrwacher conclut en se remémorant l’émotion du premier plan, tourné sur un pont. «Que l’on accepte que produire une vision, la partager, soit un métier, c’est très touchant. Voir avec les yeux de quelqu’un d’autre, c’est un grand pas vers la paix».

CRITIQUE DU FILM

Récit d’apprentissage et d’assimilation, Corpo celeste est surtout un grand film à l’affût de l’adolescence, essayant de comprendre son chaos intérieur, son mystère.  Comme Lazzaro felice, c’est dans l’obscurité que débute le film. En provenance de Suisse, Marta, à peine 13 ans, rejoint Reggio Calabria nuitamment. Une vie nouvelle dans laquelle elle tente de se faire une place, à côté d’une sœur tyrannique et d’une mère aimante mais éreintée par son travail. La confirmation en ligne de mire, Marta intègre un groupe de catéchisme.

C’est à travers les yeux de Marta que la réalisatrice brosse une peinture sans concession de la communauté catholique. Don Mario, le curé, semble flotter, indifférent aux activités paroissiales qu’animent avec grande abnégation les bénévoles. Parmi elles, Santa la bien nommée, déborde de patience pour inculquer aux jeunes, préceptes et serments. Marta observe beaucoup, parle peu. Son attention est régulièrement attirée par un groupe de jeunes écumant les terrains vagues situés en face de chez elle où ils récupèrent les rebuts. On connaît le goût de la réalisatrice transalpine pour ces zones à la périphérie des villes où elle fait se côtoyer la plus extrême simplicité et une forme de merveilleux. 

La catéchèse, lieu d’accueil et d’apprentissage, devient peu à peu plus trouble aux yeux de Marta.  Les ambitions du curé semblent avoir eu raison de toute probité. Il profite de son autorité pour favoriser la campagne d’un homme politique. Santa, à bout de nerf, gifle violemment Marta lors d’une répétition de cérémonie de confirmation. Enfin, le destin des chatons découverts dans un recoin de la cure, est remis entre les mains expéditives du factotum. Véritable papier buvard, Marta absorbe tout, la foi et son cortège de questions, les comportements bizarres, le foyer bancal, les transformations de son corps. La grande réussite du film c’est de restituer, au plus près de son héroïne, le bouillon intérieur que cache une certaine placidité. 

La façon d’entrer dans les scènes, de coller au personnage mais aussi le regard dénué de jugement, tout ou presque dans ce cinéma rappelle celui des frères Dardenne. On retrouve ce qui fait la richesse de leur cinéma, la même intelligence des situations, la même complexité psychologique. Rohrwacher possède cet art de la scène où la tension dynamise la moindre action, ce qui-vive permanent qui semble resserrer toujours plus un nœud dramaturgique et malgré tout, cette capacité à entretenir une lumière vacillante à laquelle s’accrocher. Le film se conclut alors que, cédant à l’attraction du farouche, Marta semble donner le véritable coup d’envoi de sa Vita Nuova.

Si les deux films suivants ont probablement permis à Alice Rohrwacher de davantage tracer un sillon personnel, Corpo Celeste est un superbe premier film, chronique adolescente âpre et sensible, d’ores et déjà à classer parmi les coups de coeur de ce Festival Lumière 2020.